Novembre 2014

sommaire

Réalités industrielles

Connaissances et systèmes technologiques pour la santé

Numéro complet
Ce numéro a été coordonné
par Robert PICARD,

Avant-propos

Par Etienne CANIARD
Président de la Mutualité française

I - Techologies et pratiques médicales

Les technologies s’opposent-elles à La médecine humaniste ? Une (fausse) question vieille comme le monde

Par Antoine VIAL
Spécialiste en Santé publique

Au moment où l’on assiste à une prolifération des applications électroniques communicantes en médecine et plus largement en santé, et où des voix se font entendre pour dénoncer cette «intrusion» des techniques dans la sphère médicale aux dépens de l’humain, nous nous interrogeons ici sur les fondements de cette inquiétude. La technique s’oppose-t-elle intrinsèquement à la médecine humaniste ? Existe-t-il, dans l’histoire de la médecine, des faits susceptibles de nous convaincre que l’inquiétude – voire la prévention – de certains est fondée ?

À quoi servent les nouvelles technologies en médecine et en chirurgie ?

Par Philippe MERLOZ
Professeur, Clinique Chirurgicale Universitaire d’Orthopédie – Traumatologie – Hôpital Albert Michallon du CHU de Grenoble-La Tronche (38700), Université Joseph Fourier Grenoble 1

Les nouvelles technologies ont pris une place importante et parfois prépondérante dans le domaine des soins, sans doute parce qu’elles sont la conséquence des avancées et des découvertes réalisées depuis le début du XXe siècle et que nous devons désormais faire face à un défit majeur : comment assurer des soins de qualité dans un contexte difficile où se mêlent augmentation des dépenses de santé, vieillissement de la population des pays occidentaux et systèmes de financement des soins devenus obsolètes du fait d’une croissance économique durablement réduite ?

Des dispositifs intelligents ambiants pour soutenir la longévité

Par Norbert NOURY
Professeur à l’Université Lyon 1, où il enseigne l’électronique et les dispositifs médicaux

Bertrand MASSOT
Maître de Conférences à l'Institut des Nanotechnologies de Lyon (INL) au sein de l'équipe Capteurs Biomédicaux et enseigne la Physique à l'Institut National des Sciences Appliquées de Lyon (INSA Lyon)

Claudine GEHIN
Maître de Conférences à l’Institut National des Sciences appliquées de Lyon, où elle enseigne l’électronique au département « Génie électrique »

et Eric Mc ADAMS
Docteur en Génie Biologique et Médical diplômé de l’Université de Leeds (Royaume-Uni)

Les progrès réalisés dans de nombreux domaines (la connaissance médicale, l’alimentation, l’amélioration des conditions de travail, de vie…) ont contribué à l’accroissement de la longévité des êtres humains. Désormais, ce sont les technologies de l’information et de la communication qui sont appelées à participer à l’allongement de la durée de la vie humaine grâce, notamment, à la démocratisation des outils de diagnostic médical et à la délivrance des thérapies à domicile. Si l’apport des TIC au travers du concept de Health Smart Homes (Habitats intelligents en matière de santé) est indéniable, leur généralisation pose des problématiques d’ordre technique (les difficultés que pose l’exploitation de quantités importantes d’informations) et éthique (l’intrusion des technologies dans le domicile des personnes suivies).

Le développement de nouvelles technologies de formation aux gestes médicochirurgicaux

Par Florence ZARA
Université de Lyon 1, CNRS, LIRIS, UMR5205, F-69622

Lucile VADCARD
Laboratoire des Sciences de l’Éducation, Université Grenoble Alpes

et Tanneguy REDARCE
Université de Lyon, CNRS, INSA de Lyon, Laboratoire Ampère, UMR5005, F-69621

La plupart des formations médicales visent à développer chez les étudiants et les stagiaires une articulation entre des savoirs théoriques et des savoirs pratiques. La formation in situ est indispensable pour éprouver la théorie, développer la dextérité manuelle et les capacités de prise de décisions inhérentes à ce type d’activité. Mais la formation actuelle sur le terrain peut comporter des risques pour le patient. Se pose alors la question, récurrente dans le milieu médical, de la définition d’un lieu de formation qui permettrait la pratique des gestes à risque sans risque pour le patient, et qui présenterait les caractéristiques nécessaires pour permettre de développer chez les stagiaires des savoirs opératoires transférables aux situations réelles. Les systèmes d’entraînement par simulation peuvent être une réponse à ce problème de formation, à la condition qu’ils intègrent une réflexion sur les enjeux de la formation et des développements techniques permettant leur réalisation. Dans cet article, nous présenterons comment de tels simulateurs doivent être conçus en intégrant un composant pédagogique (didacticiel), une logistique numérique et un dispositif physique (instrumentation chirurgicale).

Un point sur la simulation dans le domaine de la santé

Par Mehdi BENKHADRA
Médecin anesthésiste-réanimateur, instructeur en Simulation médicale

La simulation dans le domaine de la santé est une révolution qui permet de former des professionnels sans avoir à utiliser le patient comme cobaye. Désormais, les prises en charge de cas complexes nécessitant à la fois de bonnes connaissances, des compétences pratiques et une parfaite coordination de l’équipe soignante peuvent être enseignées en simulation. Ces techniques d’enseignement se développent actuellement en France avec un certain retard par rapport à l’Amérique du Nord et à certains pays d’Europe. Pour produire pleinement ses avantages, cet outil doit trouver sa place au sein de la communauté universitaire, cela nécessite qu’il soit bien cadré tant au niveau des objectifs que des moyens à investir lesquels comprennent bien sûr la formation des formateurs. La Haute Autorité de Santé a publié en 2012 un rapport décrivant avec précision l’émergence de la simulation dans le domaine de la santé en France, et émettant diverses recommandations à appliquer pour encadrer sa mise en œuvre. L’objectif éthique global de cette révolution pourrait se résumer par le mot d’ordre : « Plus jamais “la première fois” sur un patient ! ».

Une plateforme intégrée et interopérable de télésanté : le projet européen hipermed

Par Jean-Marie MOUREAUX
Professeur, Centre de Recherche en Automatique de Nancy (CRAN) – UMR 7039 CNRS Université de Lorraine

Cet article présente une illustration d’un projet collaboratif européen financé par le cluster Celtic Plus dans le domaine de la santé, le projet HIPERMED (HIgh PERformance teleMEDicine platform http://www.hipermed.org/). Ce projet a abouti à la création d’une plateforme de télémédecine à haute performance. Cette plate-forme intègre, dans une seule et même interface, différents outils et services multimédias destinés aussi bien aux professionnels de santé qu’aux patients. Elle permet ainsi entre sites distants, l’échange en temps réel et de façon simultanée de différents flux d’informations parmi lesquels des vidéos haute définition (provenant aussi bien de caméras d’ambiance que d’instruments chirurgicaux), des images radiologiques (au format DICOM) ou encore des fichiers texte. Le projet a reçu l’“Award” d’argent dans la catégorie « Excellence » lors du dernier meeting Celtic Plus, qui a eu lieu à Monaco, les 23 et 24 avril 2014.

II - Technologies et connaissances

Les systèmes d’aide à la décision médicale

Par Stefan DARMONI
Professeur, Service d’Informatique Biomédicale, CHU de Rouen

Nicolas GRIFFON
Docteur, Service d’Informatique Biomédicale, CHU de Rouen

et Philippe MASSARI
Docteur, Service d’Informatique Biomédicale, CHU de Rouen

Les systèmes d’aide à la décision médicale (SADM) permettent théoriquement une amélioration de la qualité des soins, mais leur intégration pratique est encore loin d’être une réalité pour la plupart des professionnels de santé. Les principaux écueils à cette intégration pratique sont l’évolution constante des connaissances en santé, les difficultés d’interopérabilité au sein des systèmes d’information médicaux et les résistances des professionnels. Nous recensons ici plusieurs initiatives récentes qui permettent de pallier partiellement une ou plusieurs de ces problématiques et qui devraient faciliter l’opérationnalisation des SADM dans les établissements de santé. Néanmoins, l’intrication étroite entre les recommandations, les moyens à la disposition des médecins et les pratiques locales imposent une évaluation précise de l’impact des SADM de manière à en limiter les conséquences négatives pour les patients.

S’oriente-t-on vers une modélisation des compétences chirurgicales ?

Par Pierre JANNIN
Inserm UMR1099 Université de Rennes 1, LTSI Équipe Medicis

La salle d’opération est un « écosystème » centré sur le patient, qui est doté d’outils grâce auxquels plusieurs spécialistes interagissent et collaborent afin de délivrer une thérapie appropriée dans les meilleures conditions. Désormais, l’amélioration de la qualité chirurgicale passe obligatoirement par l’assistance par ordinateur. Dans cet article, sont présentés certains résultats de projets de recherche visant à modéliser les compétences chirurgicales, notamment la modélisation des connaissances procédurales.

Les apports de la réalité virtuelle à la prise en charge des déficiences cognitives

Par Evelyne KLINGER
Équipe Interactions Numériques Santé Handicap (INSH), ESIEA, Laval. –

Dans la perspective de l’étude et du traitement des dysfonctionnements de la cognition, chercheurs et thérapeutes se sont saisis, dès le début des années 1990, des possibilités offertes par les concepts et les technologies de la réalité virtuelle. Ces technologies offrent en effet à l’être humain de nouveaux espaces d’interaction et d’expression dans lesquels il peut être immergé, dans des conditions de plus en plus diversifiées allant de systèmes lourds permettant une immersion multi-sensorielle (tel que CAVE®) à des supports utilisés dans la vie quotidienne accessibles à des coûts de plus en plus bas (console Wii). Elles permettent une exploration multiparamétrique de l’activité de l’utilisateur, et ainsi la compréhension de sa performance dans des tâches simulées ayant du sens. Le champ de la santé et du handicap est un domaine d’application prometteur dans lequel l’intégration de ces technologies soulève de nombreuses questions tant au niveau de la compréhension du fonctionnement humain, de la simulation des tâches et des univers virtuels qu’au niveau de l’interfaçage du participant avec le monde virtuel. Les travaux menés dans ce domaine sont donc marqués par une forte interdisciplinarité, avec des compétences tant humaines et sociales que cliniques et technologiques.

La solution de téléphonie sytis au secours des malentendants

Par Jean-Michel RACZINSKI
Alliance Manager, Arkamys

En France, une personne sur cinq entend mal. Elle souffre d’isolement. Le prix des aides auditives reste élevé. Du coup, trop peu en bénéficient. La technologie Sytis est la révolution qu’elles attendaient dans le domaine de la téléphonie : cette application offre à tous les malentendants une meilleure écoute pendant leurs communications téléphoniques.

La e-santé : de nouveaux usages pour les technologies individuelles en santé publique

Par Fréderic DURAND SALMON
Président fondateur de la société BePATIENT

et Loïc LE TALLEC
Médecin conseil de la société BePATIENT

Les technologies individuelles en matière de santé relèvent de la santé mobile (m-Health). Celle-ci bénéficie du développement considérable des réseaux, des solutions de communication et de la création de nombreux objets connectés. Parallèlement, l’avènement épidémiologique des maladies chroniques associé au vieillissement des populations, reléguant au second rang les traditionnelles maladies transmissibles infectieuses, modifie considérablement l’approche en santé publique. Une des caractéristiques de cette approche nouvelle est le fait qu’elle replace l’individu-patient au cœur de la prévention et du soin et qu’elle nécessite une participation active de ce dernier. Sollicité par de nouveaux devoirs (comme la modification de son style de vie), le patient aspire à des droits et à une place nouvelle dans le système de santé. Cette nouvelle perspective modifie la relation du patient avec des professionnels de santé qui, dorénavant, l’accompagnent. Véritable révolution, elle fait passer les processus de soins du cure (traiter la maladie) au care (accompagner le malade dans son parcours de vie). Les capacités de la santé mobile en matière de soins et de prévention sont désormais identifiées. Elles laissent clairement envisager le potentiel industriel du secteur et permettent d’identifier les conditions nécessaires à son développement.

Les ontologies de référence au service de l’interopérabilité en santé

Par Stephen Randall THOMAS
Ph.D., DR CNRS IR4M UMR8081, CNRS Université Paris-Sud, Orsay

L’informatique est devenue un outil incontournable dans tous les secteurs et la santé ne fait pas exception. Toutefois, du fait de la multiplicité de terminologies, du manque de standards pour coder des signaux, de différences entre les plateformes informatiques, etc., on rencontre d’importantes difficultés lorsque l’on veut partager des ressources informationnelles (tant des données que des modèles). Ce problème d’interopérabilité est lié directement à l’informatisation : si les humains n’éprouvent pas de réelles difficultés à résoudre les ambiguïtés de langage, il n’en est pas de même pour les ordinateurs, qui ont besoin de contextes sémantiquement explicites pour pouvoir explorer les différents cyberespaces qui touchent, notamment, aux domaines de la santé. Nous présentons ici quelques efforts réalisés dans ce sens pour tenter de favoriser l’interopérabilité grâce à l’adoption d’un ensemble commun d’ontologies de référence. La mise en place de cette stratégie et le succès de sa pénétration dépendront de la mise en place d’outils et d’interfaces qui permettront aux utilisateurs de s’affranchir de codes informatiques par trop rébarbatifs, nous présenterons aussi certains de ces outils en cours de mise en place.

Les nouvelles technologies en autonomie et santé : un déplacement des frontières de la connaissance

Par Gérard DUBEY
Sociologue, Télécom École de Management

Une forte attente sociale préside au développement de certaines technologies en santé. Elle porte essentiellement sur la relocalisation ou la re-personnalisation de l’information médicale. La maladie ne doit plus être traitée sous le seul angle fonctionnel, mais également sous celui de la culture, de l’histoire et du savoir expérientiel du patient. Cette redéfinition de la maladie nous renvoie donc à une approche sociale de la santé, qui est plus qualitative que technologique, mais dans laquelle les médecins, en tant que praticiens, peuvent aussi se reconnaître. Ce qui fait lien entre le savoir dit « expert » et le savoir dit « profane », c’est leur condition sociale de production, le fait que ces savoirs s’élaborent dans la relation.

III - Arts du soin, logique industrielle : quel équilibre pour la santé ?

La robotique d’assistance à la chirurgie : pourquoi, et comment ?

Par Clément VIDAL
Société Endocontrol

À l’ère de la robotisation des tâches, la médecine présente une singularité : les variations anatomiques et de pathologies entre les patients font qu’elle ne peut être réduite à des gestes parfaitement reproductibles. Les actes chirurgicaux sont nécessairement individualisés, ils sont spécifiques à chaque patient. La robotique médicochirurgicale est donc confrontée à cette difficulté qui fait que celleci se distingue fortement du reste de la robotique. Si les premières approches en robotique d’assistance chirurgicale se sont fortement inspirées de la robotique industrielle, des solutions de plus en plus dédiées sont soit déjà à l’œuvre dans les blocs opératoires soit à l’étude dans les laboratoires de recherche.

Quelle régulation pour les technologies en santé ?

Par Isabelle de LAMBERTERIE
Directrice de recherche émérite CNRS

Qu’entend-on par « normes » et par « régulation » ? Et qu’en est-il en matière de technologies en santé ? En raison de la grande diversité des formes et des modes de régulation, cette contribution se limitera dans un premier temps à un aperçu des champs de la régulation juridique au travers des derniers chantiers législatifs européens et français. La régulation passe aussi par les missions de contrôle et d’évaluation d’autorités administratives indépendantes, comme la HAS ou la CNIL, sans oublier la contribution stratégique des acteurs concernés à travers l’adoption de chartes et de bonnes pratiques professionnelles. La régulation du secteur est enfin marquée par une forme originale de structuration avec les Living Labs, qui mettent l’usager au cœur du dispositif. Tout au long de ce parcours, on mesure combien la régulation juridique ne peut produire d’effet si elle ne s’inscrit pas dans un cadre, plus large, de régulations technique, politique, économique et organisationnelle.

Médecine personnalisée : de quoi parle-t-on ? Une vision prospective

Par Robert PICARD
Ingénieur général des Mines, Conseil général de l’Économie, de l’Industrie, de l’Énergie et des Technologies (CGEiet)

Personnalisée, individualisée… : une nouvelle forme de médecine est peut-être en train de naître sous nos yeux. Elle prend en compte notre singularité biologique révélée finement par les nouvelles technologies aux confins de la génomique, de la biologie cellulaire et du traitement massif de données. Imaginé, au départ, par une industrie pharmaceutique à la recherche de nouveaux modèles de développement, le concept s’élargit, séduit, mais il suscite aussi l’inquiétude. Il mobilise des acteurs industriels de toutes tailles, des instituts et des laboratoires de recherche médicale. Mais les avis sur l’ampleur et sur l’horizon d’une mise en œuvre concrète de cette approche divergent, tandis que les investissements à réaliser pour rester dans la course sont de plus en plus élevés. La génomique et la bio-informatique sont-elles en passe de monopoliser les efforts de recherche futurs ? Le traitement différencié des patients peut-il être associé à d’autres techniques ? Quelle nouvelle approche de la santé publique permettrait d’instruire ce type de questionnement ? Tels sont les points que nous évoquerons dans cette communication.

La médecine de demain : points de rupture et soins futurs

Par Pascal GLEYZE
Société Persomed. Persomed est une société d’Édition produisant des contenus médicaux multimédia destinés à l’information sur la santé et proposant des interfaces en ligne permettant l’amélioration de la communication entre usagers et acteurs de la santé. www. Persomed.com Sarl, Siège social : 2, rue de la Concorde, Colmar

Nous sommes à une époque où l’exercice du soin doit être refondé. Ce travail pointe les risques sociaux et les manques à gagner en termes de soins de notre système actuel, individualise les points de rupture et propose des solutions opérationnelles valides pouvant amener à refonder la médecine de demain et à en faire un produit exportable générateur de richesse. L’éducation des soignants (enseignement des Arts du soin), comme celle des soignés (encyclopédie « miroir »), la redéfinition ontologique de la donnée médicale permettant une exploitation médicale valide des données massives de santé et le développement d’interfaces en ligne adaptées aux réalités de notre époque (espaces individuels et communautaires, télésanté) peuvent permettre la création d’une santé nouvelle. Par sa capacité culturelle de création et de partage des solidarités, ses réseaux universitaire et industriel et les outils qui sont présentés dans cet article, notre pays, plus que tout autre, est à même de redéfinir les valeurs et les prestations de la santé de demain. Nous pensons aussi que celles-ci sont exportables, et donc créatrices d’emplois et de richesses pour notre pays.

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