Juin 2021
sommaire
Gérer & Comprendre
N° 144
Réalités méconnues
La fabrique de l’évaluation des hauts potentiels, un travail politique ?
Par Pascal BRAUN
Chercheur associé au Centre de sociologie des organisations (Sciences Po-CNRS)
L’abondante littérature sur l’évaluation des hauts potentiels reste très centrée sur les outils de détection du potentiel, mais peu de recherches appréhendent l’évaluation des hauts potentiels comme un « processus », allant de la construction des politiques d’évaluation jusqu’à la discussion des résultats de l’évaluation dans les comités de carrière. L’analyse empirique d’un processus d’évaluation de hauts potentiels dans une étude de cas approfondie (2 ans d’observation non participante, 58 entretiens semi- directifs) nous a permis d’étudier le travail opéré par les différents acteurs impliqués dans l’évaluation, notamment les acteurs RH centraux. Prenant appui sur le cadre d’analyse élaboré par Braud (2018) pour analyser la professionnalisation des acteurs politiques, nous interprétons le travail des acteurs RH centraux comme un travail politique, visant à légitimer le processus d’évaluation vis-à-vis de leur direction générale, et dans une moindre mesure vis-à-vis des salariés évalués. Nous montrons que ce travail comporte trois dimensions : un travail de mise en cohérence des dispositifs d’évaluation avec le projet stratégique, un travail symbolique sur les perceptions du processus d’évaluation par la direction générale et les salariés évalués, et un travail de médiation auprès des acteurs impliqués dans la mise en forme et la discussion des évaluations.
Le portrait littéraire comme méthodologie de compte-rendu d’une exploration de terrain en management
Avec « Le portrait complet d’Henri » (PDF intégral)
Par Hervé COLAS
Président du Groupe CHD, Professeur associé au CNAM
Comment un enseignant-chercheur peut-il être amené ex post à vouloir (d)écrire son expérience sur le terrain ? Sous quelle forme présenter ce compte-rendu ? Cet article propose le recours à une méthode de portrait de personnes pour retracer un réel qui s’est laissé voir « par surprise » lors d’une pratique professionnelle. Distinguant les pratiques de chercheurs se plaçant au cœur de la narration par rapport à des méthodologies laissant l’auteur hors du récit, nous présentons dans cet article le portrait d’un élu local, Henri, et nous comparons la manière de faire ce portrait aux styles de portraits d’autres auteurs en management. La discussion porte sur la notion d’approche « géographique » complétant celle des récits de vie, de nature historique, sur le bricolage scientifique des différents rôles du praticien-auteur du portrait, ainsi que sur un appel à la prudence dans une pratique scientifique fondée sur le témoignage, puisque non dénuée de risques pour soi ainsi que pour les protagonistes du portrait.
Corégulation, entreprises - Agence française anticorruption À quoi sert l’Agence française anticorruption ?
Par Brigitte PEREIRA
Professeur de droit et de responsabilité sociale des entreprises, HDR, sciences de gestion, EM NORMANDIE-Laboratoire METIS
Cette étude vise à montrer la spécificité de la corégulation État-entreprises qui existe dans la lutte préventive contre la corruption depuis la loi Sapin 2. En effet, l’Agence française anticorruption (AFA) a été créée lors des affaires Alstom et Airbus. Ainsi, l’AFA permet aux entreprises françaises de ne plus tomber directement sous le coup d’enquêtes menées par des autorités étrangères (en particulier aux États-Unis). Sur ce point, cette corégulation permet de servir l’intérêt général de lutte contre la corruption en protégeant les entreprises qui n’ont plus à transmettre automatiquement des informations stratégi-ques aux autorités étrangères. Toutefois, cette corégulation est multiforme, parce qu’elle comprend à la fois des obligations de mise en conformité et une coopération avec l’État, sans que le risque du procès pénal soit définitivement écarté pour les entreprises, mais aussi pour les salariés.
L’épreuve des faits
Mise en œuvre du télétravail : une relation managériale réinventée ?
Par Caroline DIARD
Enseignant-chercheur, EDC Paris Business School, OCRE
et Virginie HACHARD
Enseignant-chercheur, École de Management de Normandie, Laboratoire Métis
Le télétravail est un mode d’organisation du travail à distance apparu dans les années 1970, qui repose sur l’utilisation des nouvelles technologies et suppose une relation managériale renouvelée. Sa mise en œuvre interroge sur l’importance de la confiance, le contrôle et l’autonomie des télétravailleurs. Comment la relation managériale évolue-t-elle à travers ces trois dimensions lors de la mise en œuvre du télétravail ? Cette étude qualitative par entretiens semi-directifs auprès de 18 collaborateurs d’une business school explore la relation managériale par le prisme du contrat psychologique. Ce travail démontre que les managers font confiance à leurs collaborateurs et qu’ils sont satisfaits du dispositif. Il n’y a pas de contrôle spécifique, mais se développent l’autonomie du collaborateur ainsi qu’une forme d’autocontrôle.
Hors rubriques
Le modèle français d’accès à la haute fonction publique à l’épreuve de la légitimité démocratique
Par Daniel GOUADAIN
Professeur des universités honoraire
Le modèle français d’accès à la haute fonction publique, fondé sur le concours (et les connaissances scolaires), est le fruit des efforts déployés pour promouvoir l’égalité en droit, pour n’exclure a priori aucun citoyen des emplois publics. Mais, en raison des biais tenant aux disparités de fortune, culturelles, d’éducation reçue dans les familles, celle-ci, dans un contexte où la compétition est devenue très âpre, ne fait guère bon ménage avec l’égalité de fait, devenue au fil du temps une aspiration largement partagée. D’où la question : comment agir sur la composition de la haute fonction publique, sans compromettre la qualité des services qu’elle rend, comment concilier ouverture et efficacité ? Faut-il se satisfaire d’une approche ciblée sur l’ouverture sociale, faut-il envisager une approche plus globale ? Ce qui est sûr, c’est que les spécificités de notre système éducatif compliquent la tâche des réformateurs : loin de constituer un compartiment marginal de notre enseignement supérieur, comme on pourrait s’y attendre, les écoles d’accès à la haute fonction publique (Polytechnique, ENS, ENA) en constituent le couronnement.
Mosaïque
La bonne vieille hiérarchie
À propos de l’ouvrage de John CHILD, Hierarchy. A Key Idea for Business and Society, London, Routledge, 2019, 160 p.
Par Hervé DUMEZ
Le nazisme comme asymptote d’un management criminel ?
À propos de l’ouvrage de Johann CHAPOUTOT, Libres d’obéir. Le management, du nazisme à aujourd’hui, Gallimard, NRF essais, 2020.
Par François VALÉRIAN
