Juin
2018

sommairE

ENJEUX

NUMéRIQUES

Big Data : économie et régulation
Numéro complet
Ce numéro a été coordonné par
Edmond BARANES

N° 2

Introduction

Par Edmond BARANES

Big Data : enjeux technologiques et impact scientifique

Par Stephan CLÉMENÇON

Les concepts mathématiques et algorithmiques à l’œuvre dans l’apprentissage et la capacité prédictive des machines ne sont pas très nouveaux, mais ils trouvent désormais une utilisa- tion massive avec l’explosion de la quantité disponible de données. Le Big Data attire et fait peur en même temps, les risques qui lui sont associés ne pourront être maîtrisés que si la culture probabiliste et statistique particulière à ce domaine se diffuse bien au-delà du petit monde des data scientists.

Modèles économiques des données : une relation entre demande et offre

Par Paul BELLEFLAMME

Cet article vise à mieux comprendre comment s’organisent actuellement les échanges de données. Nous commençons par décrire le côté de la demande, en étudiant pourquoi, et comment, les données acquièrent de la valeur. Nous considérons ensuite le côté de l’offre, en nous demandant d’où viennent les données et qui en contrôle la production et la col- lecte. Enfin, nous décrivons les différentes modalités sous lesquelles l’offre et la demande se rencontrent. Nous constatons qu’une quantité sans cesse croissante de données est pro- duite, collectée et utilisée mais qu’en définitive, une fraction assez limitée de ces données est échangée. Nous proposons trois explications : le caractère stratégique des données pour les entreprises, la difficulté d’organiser des places de marché décentralisées et le manque de contrôle des individus sur les données qu’ils produisent.

Vie privée, valeur des données personnelles et regulation

Par Grazia CECERE et Matthieu MANANT

Les données personnelles prennent une place de plus en plus importante dans le posi- tionnement stratégique des entreprises de l’Internet en leur permettant de toujours mieux cibler les consommateurs. Quand ces données sont combinées avec d’autres données, par exemple des données administratives, leur exploitation peut générer une valeur ajoutée unique pour les entreprises. Nous soutenons que ces nouvelles stratégies qui visent à extraire une valeur des données personnelles justifient une régulation appropriée du marché. Premièrement, il apparaît important d'identifier les sources de valeur liées à l’ex- ploitation des données personnelles. Deuxièmement, nous mettons en évidence, en nous appuyant sur la littérature académique en économie et en marketing, les stratégies de va- lorisation des données personnelles auxquelles les entreprises peuvent avoir recours, et la manière dont de nouveaux modèles d'affaires peuvent être ainsi stimulés. Troisièmement, nous nous interrogeons sur le rôle de la régulation, qui vise à protéger la vie privée des individus tout en préservant la capacité d'innover des entreprises.

La donnée, une marchandise comme les autres ?

Par Henri ISAAC

La donnée apparaît, aux yeux de nombreux acteurs économiques, comme une nouvelle ma tière première, une nouvelle marchandise du XXIe siècle. Sa captation, sa possession et son exploitation seraient la source de nouvelles richesses, comme certaines réussites d’entreprises numériques le démontreraient. Cependant, les caractéristiques de la donnée numérique sont loin d’en faire une marchandise comme les autres. Plus encore, la valeur d’usage et la valeur d’échange des données sont conditionnées par le régime juridique de production et d’échange de ces données.

Données personnelles et éthique : les enjeux économiques de la confiance

Par Patrick WAELBROECK

Nous laissons de nombreuses traces, volontaires ou involontaires, lorsque nous utilisons l'Internet ou d'autres outils numériques. Par ces traces, les internautes et les utilisateurs d’outils numériques sont des producteurs d’informations personnelles. L’économie numé- rique exploite ces traces et contributions pour construire ses modèles d’affaires. Cependant, de plus en plus d’utilisateurs de réseaux sociaux sont préoccupés par la manière dont leurs données sont exploitées. Le numérique bouleverse les conditions de l’échange à travers l’asymétrie d’information qu’il engendre entre producteurs et utilisateurs de données. Cet article cherche à apporter quelques éléments d’éclaircissement sur les enjeux économiques de la confiance dans la production et l’utilisation de données.

Les sources d’inspiration du Règlement général sur la Protection des Données : la conformité, la réglementation de l’environnement, la responsabilité du fait des produits défectueux

Par Winston MAXWELL et Christine GATEAU

Le Règlement général sur la Protection des Données (RGPD) reprend des principes gé- néraux de protection vieux de quarante ans. Cependant la réglementation des données change maintenant d’envergure, que ce soit au niveau des sanctions ou au niveau des mé- canismes de responsabilisation mis à la charge des entreprises. Les mécanismes du RGPD sont inspirés du monde américain de la conformité ou compliance , ainsi que de la régle- mentation de l’environnement et des sites dangereux SEVESO. Les obligations imposées aux entreprises laissent place à l’interprétation et à la souplesse. Comment définir une me- sure « appropriée », un traitement « loyal » et « non excessif » ? Ce sont des concepts souples de responsabilité civile expliqués en économie par la formule de Hand. Il incombera en premier lieu à l’entreprise de définir le bon niveau de protection compte tenu des risques et des coûts des mesures de protection. Le registre et l’étude d’impact prévus par le RGPD seront des documents déterminants pour prouver le caractère « approprié » des mesures prises. En matière de responsabilité, le RGPD s’inspire des règles de responsabilité du fait des produits défectueux. Une convergence est à attendre entre les dispositifs RGPD et les dispositifs généraux de gestion des risques au sein des entreprises.

Données et règles de concurrence

Par Anne PERROT

Les entreprises numériques utilisent souvent les données apportées par leurs utilisateurs pour fournir leur service, qui est d’autant meilleur que les données sont présentes en grand nombre et donc le nombre des utilisateurs élevé. Cette caractéristique explique la grande taille souvent atteinte par ces plateformes, et qui conduit souvent à des positions dominantes sur le marché. Faut-il pour autant changer les règles de concurrence pour s’adapter à ces nouvelles activités ? Ou bien les instruments habituels du droit de la concurrence sont-ils efficaces dans ce secteur aussi pour détecter et sanctionner les éventuels comportements anticoncurrentiels des plate- formes ? Après avoir rappelé les mécanismes particuliers à l’œuvre dans le monde numérique, cet article tente d’apporter des éléments de réponse à ces questions.

Comment définir et réguler les « données d’intérêt général » ?

Par Bertrand PAILHÈS

Depuis 2015, plusieurs rapports ont exploré la question de l’ouverture des données pu- bliques et privées d’« intérêt général » afin de développer l’innovation et de limiter le pou- voir de marché de certains acteurs économiques. Cette tendance s’inscrit de plus dans la vision de ressources numériques partagées, où les données constituent le nouvel horizon, après le savoir scientifique ou les biens culturels. Après avoir distingué ces « données d’in- térêt général » de l’open data et des mécanismes classiques d’accès de la puissance publique aux informations privées, cet article examine les fondements de ce mouvement d’ouverture et les obstacles qu’il rencontre. Il propose une grille d’analyse des modalités transversales de régulation, qui préservent les intérêts des parties et permettent un partage et une circu- lation des données au service de l’intérêt commun.

Éthique et Big Data : désenchanter le numérique

Par Jean-Baptiste SOUFRON

Le numérique avec son Big Data n’est pas la panacée que nous présente la Silicon Valley. Il engendre bien des maux, ou exacerbe les maux et défauts de nos sociétés. Une éthique européenne respectueuse de la personne et des institutions démocratiques doit s’opposer à une éthique du Far West dans la régulation du Big Data.

Les données au cœur de la lutte contre la délinquance

Par Éric FREYSSINET

La collecte, l’analyse et la présentation des données comme preuves au procès pénal sont au cœur de la lutte contre la délinquance. Elles se concrétisent dans le champ de la crimina- listique numérique et du renseignement criminel et leur plein développement passera par une véritable maîtrise des données.

Souveraineté numérique : le rôle des armées

Par Arnaud COUSTILLIÈRE

Le ministère des Armées est un acteur majeur dans l’exercice de la souveraineté numérique nationale. Les armées tirent de la Constitution leur légitimité de défenseur ultime de la souveraineté de l’État. Le cyberespace ne déroge pas à ce constat. Les évolutions rapides des technologies et de la société conduisent à préciser comment les armées conçoivent l’exercice de leur mission dans l’espace numérique. Avant d’expliciter le rôle du ministère en tant qu’acteur, il convient de décrire la compréhension de la souveraineté nationale sous le prisme de la défense. La première partie de cet article est ainsi consacrée à la construction d’une définition efficace de la souveraineté numérique pour les armées. La suite présente l’ambition numérique du ministère des Armées, l’enjeu d’acquisition des connaissances et de l’anticipation, et enfin les capacités d’actions conservées en propre pour répondre à ses attributions.

Big Data : données sur les entreprises et marketing prédictif B2B

Par François BANCILHON

Cet article étudie l’impact du Big Data sur le marketing Business-to-Business (B2B). Il rap- pelle brièvement les évolutions récentes connues en matière de données (Big Data et data science), puis se focalise sur les données concernant les entreprises et la situation spécifique de la France. Il définit ensuite les deux grandes tendances du marketing, la gestion de l’enton- noir commercial et les études de marchés, et il explique comment la révolution des données modifie ces deux tendances.

Les apports des nouvelles technologies numériques pour la maintenance et l’exploitation du parc nucléaire d’EDF

Par Grégoire MOREAU, Bruno SUTY et Vincent PERTUY

Le parc nucléaire d’EDF en exploitation est constitué de cinquante-huit réacteurs construits par paliers standardisés et d’un âge moyen de trente-deux ans. Il dispose d’un patrimoine de données très riche et hétérogène, propice à l’utilisation des nouvelles techniques d’analyse de données permises par l’essor du Big Data. Après une phase de démonstration de l’intérêt de ces techniques, la généralisation de l’usage des outils de « Data Analytics », menée conjointe- ment aux démarches d’amélioration du « patrimoine données », constitue un levier au service des deux enjeux majeurs du parc nucléaire français : la sûreté, et l’amélioration de la perfor- mance de l’exploitation et de la maintenance.

Big Data, mutualisation et exclusion en assurance

Par Rémi STEINER

La théorie de l’assurance, en économie de marché, conduit les assureurs à différencier la tarifi- cation de leurs contrats en fonction du risque propre à chaque demandeur. L’exercice difficile de segmentation des risques qui en découle, en réduisant les effets de mutualisation, tend à combattre la fuite de clients vers la concurrence et les phénomènes d’anti-sélection. Le bon usage du Big Data, entendu comme la conjonction d’une croissance exponentielle des données collectées, notamment par l’essor des objets connectés, de l’ouverture des données publiques, d’une capacité de stockage presque illimitée de ces données et de techniques de traitement statistiques plus puissantes, est un des défis majeurs de la transformation numérique de l’as- surance. Ces mutations peuvent donner naissance à des articulations contractuelles nouvelles, regroupées sous le nom d’«assurance comportementale », et elles peuvent soulever des ques- tions sensibles d’utilisation de données personnelles. Le Big Data peut utilement réduire les phénomènes d’aléa moral et les asymétries d’information, mais il pourrait aussi provoquer des discriminations inacceptables, ce qui nécessiterait éventuellement un encadrement par la loi. Il n’est pas certain que les phénomènes d’exclusion, dont il ne faudrait pas occulter la réalité actuelle, seraient aggravés par le Big Data : l’inverse apparaît à la fois possible et souhaitable.

Le Big Data en agriculture

Par Véronique BELLON-MAUREL, Pascal NEVEU, Alexandre TERMIER et Frédérick GARCIA

Dans la chaîne de production agricole, les données se multiplient sous la double pression de facteurs de type technology-push (objets connectés, smartphones, capteurs de l’agricultu- re de précision, robots, drones, phénotypage à haut-débit, systèmes de navigation de haute précision, nouveaux satellites, déploiement des réseaux dans les espaces ruraux, technologie de transmission bas-débit, réseaux sociaux) et de facteurs de type market-pull (traçabilité, systèmes d’aide à la décision technique ou économique, gestion des risques, informatisation des déclarations de la Politique Agricole Commune…). Or l’agriculture subit aujourd’hui des changements exogènes extrêmement rapides (changement climatique, modifications dans la demande des consommateurs, baisse des revenus) qui lui imposent de s’adapter en s’appuyant sur des connaissances nouvelles et sur une optimisation très fine des processus de production et de commercialisation. Le Big Data, associé aux méthodes d’apprentissage ( deep learning ), peut favoriser l’émergence de ces connaissances nouvelles.

Les Big Data : quelles perspectives pour la statistique publique ?

Par Didier BLANCHET et Pauline GIVORD

La statistique publique mobilise une grande variété de données. Elle s’efforce d’en tirer des informations pertinentes pour le débat social et aussi comparables que possible, dans le temps comme dans l’espace. Les Big Data vont-elles remettre en cause son rôle ou ses façons de travailler ? La voie qui se dessine est plutôt la recherche de complémentarités. Elle suppose d’identifier les vrais avantages comparatifs de ces Big Data. On l’illustre sur trois exemples : la mesure des prix, le diagnostic conjoncturel et enfin la production de statistiques expérimen- tales visant à éclairer des domaines insuffisamment couverts par les outils traditionnels, tels que l’économie numérique et du partage, ou le suivi du développement durable.

Entretien avec Yves GASSOT

Entretien avec Yves GASSOT
Propos recueillis par Edmond BARANES

HORS DOSSIER

La prochaine révolution est celle des émotions

Par Laure KALTENBACH

Le dialogue entre la technologie et la création est à l’aube d’une nouvelle révolution. « Intel- lectuel, imaginatif, romantique, émotionnel, voilà ce qui donne au sexe ses textures surpre- nantes, ses transformations subtiles, ses éléments aphrodisiaques », suggère Anaïs Nin dans Delta de Vénus . Combien de temps devrons-nous encore patienter avant qu’un algorithme paré d’atours séduisants n’exalte nos cinq sens ? Spike Jonze y a répondu partiellement dans son film Her , et B lade Runner 2049 donne corps à des intelligences artificielles désirables. De nombreux autres s’y attèlent.

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