Mars 2012
sommaire
Gérer & Comprendre
N° 107
Editorial
Par Pascal LEFEBVRE
Réalités méconnues
« Les corps ne mentent pas »
Une traversée éthique des technologies de la surveillance
Par Nathalie GRANDJEAN
Agrégée ès-Philosophie, doctorante, chercheuse, université de Namur (Belgique), cellule interdisciplinaire de Technology Assessment (CITA), Centre de Recherche Information Droit & Société (CRIDS)
et Claire LOBET-MARIS
Professeur, docteur ès-sciences du travail, université de Namur (Belgique), cellule interdisciplinaire de Technology Assessment (CITA), Centre de Recherche Information Droit & Société (CRIDS)
A travers les différents programmes-cadres de l’Union européenne, le statut et la responsabilité des sciences humaines dans les projets de R&D technologique ont évolué. D’une position assez externe et en surplomb où il leur revenait d’évaluer les politiques de R&D ou d’analyser les impacts légaux, sociaux, économiques ou éthiques de certaines technologies, les sciences humaines sont aujourd’hui conviées au « banquet technologique » pour y jouer un rôle d’acteur à part entière. Au centre de cette invitation, il y a la question de l’acceptabilité sociale des choix technologiques. Sous la forme d’un récit narratif, les auteurs reviennent sur l’intervention, située et pragmatique, d’une équipe de chercheurs en sciences humaines dans un projet européen de développement d’un système multimodal de surveillance intelligente.
La gestion des bonnes pratiques au sein d’une multinationale : le cas de Lafarge
Par Alexandre PERRIN
Professeur Associé à Audencia Nantes École de Management
Dans cet article, nous étudierons la gestion de bonnes pratiques entre les cinquante-sept unités organisationnelles de la firme multinationale Lafarge. Ces connaissances codifiées, accessibles sur une base de données (Lotus Notes) permettent aux employés de consulter et de proposer des pratiques innovantes en matière d’amélioration de la qualité de la production et de la relation avec le client. L’analyse d’un récit de transfert impliquant les émetteurs et les récepteurs d’une bonne pratique fait ressortir trois éléments clés dans la gestion de la bonne pratique (dont, notamment, le rôle prépondérant du coordinateur au sein de la firme multinationale). Nous discuterons enfin des compétences nécessaires à l’exercice de cette fonction de coordinateur.
La gestion des exploitations agricoles : un état des lieux de la recherche en France
Par Philippe JEANNEAUX
Professeur d’Économie Rurale
et Hélène BLASQUIET-REVOL
Ingénieur d’études
Le contexte économique des exploitations agricoles a fortement évolué ces dernières années, obligeant les agriculteurs à développer de nouvelles compétences et de nouveaux modes de gestion. L’ampleur de ces évolutions aurait pu se traduire par un renouvellement des travaux de recherche en gestion des exploitations agricoles. À travers l’étude des références bibliographiques de trois bases de données françaises recensant les travaux de recherche de l’Inra, nous avons réalisé un état des lieux de la production française de publications sur ce sujet depuis près de vingt ans (1990 à 2008). Nous avons observé une forte diminution du nombre des travaux scientifiques concernant la gestion des exploitations agricoles. Contrairement à nos suppositions et à l’état des travaux de recherche dans les pays anglo-saxons, le renouvellement des courants théoriques en gestion des exploitations agricoles n’a pas eu lieu. Les travaux sur le management stratégique restent marginaux, alors que cette démarche pourrait s’affirmer, à l’avenir, comme un levier essentiel de l’amélioration de la performance globale des exploitations agricoles.
L’épreuve des faits
« Jouer, ce n’est pas travailler » et autres stéréotypes en management : une expérience pédagogique
Par Bénédicte VIDAILLET
Maître de conférences à l’Institut d’Administration des Entreprises de Lille, Université de Lille 1
Cet article rapporte l’analyse d’une expérience pédagogique menée pendant dix ans sur 86 groupes d’étudiants d’un cours de management des ressources humaines. L’expérience décrite permet de mettre en évidence les stéréotypes d’étudiants déjà formés au management en ce qui concerne notamment le rapport au travail et à la motivation des personnes qu’ils seront amenés à encadrer, ainsi que le rôle de la hiérarchie. Elle fait apparaître à quel point ces étudiants ont intériorisé un mode de subjectivité libéral qui teinte profondément leur compréhension des situations de travail. Enfin, elle permet de situer les difficultés et les enjeux des enseignements en gestion autour de la capacité à élaborer des pratiques qui tiennent compte des réalités du travail.
L’encouragement à l’auto-entrepreneuriat est-il une bonne politique publique pour l’esprit d’entreprendre et la création d’entreprises ?
Par Alain FAYOLLE
Professeur, directeur de centre de recherche, EM Lyon Business School
et Brigitte PEREIRA
Professeur, chercheur en droit et responsabilité sociale, EM Normandie
Pour de nombreux pays, une manière de lutter contre le chômage consiste à développer l’esprit d’entreprendre et la création d’entreprises. En France, la voie privilégiée passe par l’abaissement des barrières administratives et réglementaires. Le point d’orgue des politiques publiques récentes semble bien être l’autoentrepreneuriat, dont on ne cesse de louer les vertus. Dans cet article, qui juxtapose deux points de vue, celui du juriste et celui du gestionnaire, nous montrons que ce régime suscite des interrogations majeures sur la manière d’encourager et de développer la création d’entreprises, et donc l’emploi. En premier lieu, l’autoentrepreneuriat concerne une variété de publics et de besoins dont une partie, seulement, relève de la création d’entreprises au sens strict de cette expression. En second lieu, loin de libérer l’initiative et la dynamique entrepreneuriales, le cadre législatif les réfrène et les enferme. Enfin, cette politique publique contribue au développement quantitatif d’une forme contrainte d’entrepreneuriat – la création d’entreprise par nécessité – dont quelques études récentes montrent la faible capacité à pérenniser les emplois créés et à assurer la survie des jeunes organisations qui en sont issues. Nous avançons dans notre conclusion des suggestions pour reconsidérer la manière dont on peut encourager dans notre pays le comportement entrepreneurial, y compris celui des demandeurs d’emploi.
En quête de théorie
Le développement collectif de compétences interculturelles dans le contexte d’une organisation binationale : le cas d’Arte
Par Christoph BARMEYER
Professeur à l’université de Passau (Allemagne), titulaire de la chaire Communication Interculturelle et professeur affilié au centre de recherche “HuManiS” (EA1347) de l’École de Management/Université de Strasbourg
et Eric DAVOINE
Professeur à l’université de Fribourg (Suisse), titulaire de la chaire Ressources Humaines et Organisation
La recherche en management interculturel se focalise souvent sur les incidents critiques dans les interactions interculturelles et ne met que rarement en avant l’aspect constructif de ces interactions qui peuvent contribuer au développement de compétences interculturelles. La compétence interculturelle a fait l’objet de nombreuses définitions et de nombreux modèles, qui se limitent souvent à une approche individuelle de la compétence, alors que la compétence interculturelle est avant tout observable dans des interactions sociales contextualisées. Notre article vise à montrer que la compétence interculturelle peut être le produit d’un apprentissage collectif et que certains contextes sont particulièrement favorables à cet apprentissage. Nous présenterons le cas emblématique de la chaîne de télévision européenne ARTE, basée à Strasbourg, et que l’on peut qualifier de « laboratoire d’inter-culturalité ».
Autres temps, autres lieux
Un « éléphant blanc » en pleine révolution française : les grandes tables de logarithmes de Prony comme substitut au cadastre !
Par Jean-Louis PEAUCELLE
Professeur de gestion à la retraite
Les projets qui n’aboutissent pas, bien qu’ils aient consommé d’importantes ressources, ne sont hélas pas chose rare. Si le domaine scientifique est un terreau sur lequel de tels projets prospèrent, c’est parce qu’ils acquièrent une aura qui cache l’échec aux yeux de responsables de plus haut niveau. Sous la Révolution française, un projet de ce type a été mené durant onze ans sous la responsabilité de Gaspard de Prony, avec pour finalité de calculer des logarithmes avec une très grande précision. Malgré la mobilisation d’une centaine de personnes, le Bureau du Cadastre n’a rien produit. Prony a masqué cet échec avec une habileté remarquable par ses témoignages qui omettaient ses propres défaillances en matière de qualité des chiffres et qui rejetaient la responsabilité de l’arrêt du projet sur ses supérieurs, au niveau gouvernemental.
Débats
Le concept de compétence interculturelle est-il un concept utile ?
Par Yves-Frédéric LIVIAN
Professeur émérite - IAE de Lyon
Si la mondialisation accroît bien le nombre des contacts et des échanges interculturels, il convient d’examiner de manière critique les enseignements que l’on retire habituellement du « management interculturel », des enseignements de plus en plus déconnectés de la réalité actuelle. Cet article réexamine la notion de compétence interculturelle, qui serait un pré-requis indispensable à la réussite des affaires internationales. D’une part, cette notion accorde trop d’importance à la relation individuelle de communication et repose sur une hypothèse d’intercompréhension difficile à appliquer dans la réalité. Elle néglige le contexte politique et institutionnel de la négociation internationale et n’intègre pas la dimension collective. D’autre part, les « savoir-faire » censés être requis (ouverture, souplesse, patience…) vont à l’encontre des caractéristiques actuelles du management interne des grandes entreprises (contraintes, normalisation, centrage sur lesrésultats à court terme). Enfin, ces « compétences » ne paraissent aucunement une condition de réussite du développement fulgurant, auquel nous assistons aujourd’hui, des entreprises internationales des pays émergents (indiennes et chinoises, notamment). L’étape actuelle de la mondialisation nécessite une révision des thèses « interculturelles », essentiellement issues du développement des entreprises internationales des pays du Nord dans les années 1980.
Pas de coopération internationale sans prise en compte des cultures
Par Sylvie CHEVRIER
Professeur, Université Paris-Est Marne-la-Vallée
Commentaires à propos de « La compétence interculturelle est-elle un concept utile ? »
Mosaïque
Les mystères de la fiabilité
À propos de l’ouvrage de Christian Morel, Les décisions absurdes II. Sociologie des décisions hautement fiables, Paris, Gallimard, avril 2012
Par Michel BERRY
École de Paris du Management
Ces entreprises qui font la Chine
À propos de l’ouvrage de Dominique Jolly, Ces entreprises qui font la Chine, Paris, Éditions Eyrolles, le 13 octobre 2011, 259 pages
Par Vincent BOLY
Professeur à l’École Nationale Supérieure de Génie des Systèmes Industriels de Nancy
Coopérer : donner, recevoir, rendre
À propos du livre de Norbert Alter, Donner et prendre – La coopération en entreprise, Paris, La Découverte, 2009, 231 pages
Par Arnaud TONNELÉ
Consultant, coach, Groupe Bernard Julhiet
