Juin
2021
sommairE
ENJEUX
NUMéRIQUES
Ce numéro a été coordonné par
Maurice RONAI
N° 14
Introduction
Par Maurice RONAI
« Numérique de crise » (comment le numérique a permis de faire face aux confinements)
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Le numérique a-t-il aidé les Français à mieux vivre le confinement ?
Par Géraldine GUÉRILLOT, Soazig LALANCETTE et Pascal PLANTARD
En pleine crise sanitaire, les populations se retrouvent tour à tour confinées, pays par pays. Certaines luttent et souffrent du manque de contact physique, craignent le décrochage scolaire de leurs enfants, la perte de lien social, de leurs emplois, ou font faillite. D’autres télétravaillent et profitent de la multiplication des offres de contenus et des interactions en ligne pour s’enrichir et créer de nouveaux réseaux. Cette période très particulière fait écho au mythe du village planétaire que dépeignait Marshall McLuhan alors que de nombreuses frontières sont physiquement fermées, que les déplacements sont limités et contrôlés dans un processus de limitation des libertés qui n’est pas sans rappeler le Big brother du 1984 de Georges Orwell. Pour tenter de décrire « à chaud » ce qui nous arrivait à tous, le groupement d’intérêt scientifique (GIS) Marsouin a lancé, dès le printemps 2020, une enquête exceptionnelle baptisée « Capuni crise ». Elle avait pour but d’objectiver les évolutions des pratiques numériques pendant le confinement.
Éducation et inclusion numériques en temps de confinement
Par Pascal PLANTARD
Nous proposons dans cet article une analyse du confinement de 2020 en nous appuyant sur des données de recherches très récentes concernant les familles, les enseignants et les élèves. Constatant que cette situation a placé tous les acteurs éducatifs dans une situation inédite et difficile, nous dévoilons un engagement important des familles et des enseignants marqué néanmoins par les déterminants économiques, sociaux et culturels des exclusions scolaires et numériques. Notre article pointe aussi la détresse de la jeunesse de 2020 dans cette situation chaotique où les rituels de passage comme le baccalauréat n’ont pas fonctionné. Nous mettons en question un possible « effet Matthieu » du numérique éducatif favorisant les élèves et les familles déjà pourvus d’un important capital culturel numérique. Analysant les facteurs de l’engagement des acteurs éducatifs dans la continuité pédagogique, nous plaidons enfin pour le développement des approches par la « capabilité ».
Numérique de crise dans les collectivités locales : le rôle des infrastructures de la contribution
Par Louise GUILLOT et Yoan OLLIVIER
Dès le premier confinement en mars 2020, les collectivités locales se sont efforcées d’innover dans leur pratique. Dans ce contexte critique, de nouveaux modes de coopération sont apparus, la relation des institutions publiques aux usagers et aux citoyens s’est recomposée. De multiples innovations ont émergé – plateformes de mise en relation entre citoyens, plateformes d’appel aux habitants isolés, etc. Construites pour faire face à la crise, ces diverses réponses éclairent la manière dont le numérique a trouvé sa place dans cette période, et esquissent la place qu’il pourrait occuper demain, dans la perspective d’une action publique plus contributive. Nous proposons ici de revenir sur trois usages et détournements d’usage du numérique observés dans la crise. Nous verrons comment ces expériences rencontrent et outillent les transformations en matière de coproduction de l’action publique.
Grandes entreprises et réponses à la crise : Télétravail, l’arbre qui cache la forêt
Par Nicolas PETTE
Pour les grandes entreprises, la plus emblématique des réponses à la crise est bien le déploiement massif du télétravail. Mais le télétravail est l’arbre qui cache la forêt. Nous avons assisté à une accélération des transformations : adoption de nouveaux outils et développement des usages numériques, mise en cause du management intermédiaire et des modèles organisationnels traditionnels, demande d’autonomie et d’individualisation, réévaluation de l’importance des collectifs élémentaires du travail… Ces évolutions dessinent un nouveau modèle, mais ne vont pas sans poser des questions fortes. Nous proposons d’en retenir trois principales : derrière le « travail hybride », le défi de la cohésion et de l’équité ; derrière « l’entreprise étendue », le défi de la cohérence et de la manœuvrabilité ; derrière « l’entreprise engagée », le défi des contradictions. Cette « nouvelle question numérique » constitue sans nul doute l’horizon immédiat des prochaines années.
Travail à distance, travail confiné ?
Par Amandine BRUGIÈRE, Édouard ROBIN et Karine BABULE
La crise sanitaire a développé de façon accélérée les pratiques de travail à distance, et les usages numériques au travail. Mais les difficultés rencontrées par les individus ou les collectifs de travail soulignent combien ces usages ne sont pas qu’une problématique technologique relevant de compétences techniques, mais également une dynamique sociale et organisationnelle. Vue essentiellement comme un facteur de performance ou de « résilience » au travail, la transformation numérique des entreprises peut aussi être un réel facteur de risques professionnels et de fragilités organisationnelles, si elle n’est pas suffisamment pensée et concertée. En partant d’une situation concrète de transformation du travail pendant la crise pandémique, nous proposons dans cet article de décrire en quoi le travail à distance constitue un modèle organisationnel spécifique, qui nécessite de repenser tout le système d’interactions au cœur du process de travail, et en particulier les formes d’inclusion numérique.
Logistique urbaine et pandémie de Covid-19
Par Laetitia DABLANC
L'effet de la pandémie de Covid-19 sur la logistique urbaine est considérable. Du côté de la demande, on a vu une forte accélération des commandes en ligne (concernant tous les âges et toutes les catégories socio-professionnelles - CSP), le développement de l’offre multicanale des commerces, de nouveaux services de livraison développés par les restaurants et, d’une façon générale, un usage renforcé des technologies (applications sur smartphones ) pour gérer les logistiques sectorielles et domestiques. Du côté de l’offre, l’adaptabilité et la flexibilité se sont révélées remarquables malgré l'imprévisibilité des commandes et les nouvelles exigences des clients. Les algorithmes sont de plus en plus sophistiqués pour optimiser les activités de livraison tandis que les opérateurs accélèrent leur transition vers des logistiques urbaines plus durables (véhicules électriques de livraison et vélos-cargos). Les villes elles-mêmes ont appris des bouleversements apportés par la pandémie pour faire davantage de place aux questions du transport des marchandises et d’immobilier logistique dans leurs plans d’action.
Réseaux : réactions et adaptation à la charge et au confinement
Par Aurore TUAL et Laurent TOUSTOU
La crise sanitaire de la Covid-19, en particulier pendant le confinement du printemps 2020, a eu de forts effets sur les usages et les réseaux. Une augmentation importante de trafic (d’environ 30 % pendant le premier confinement) a notamment pu être constatée. Cette situation a tout d’abord posé un certain nombre de questions sur le fonctionnement d’Internet : le dimensionnement des réseaux était-il suffisant pour supporter l'augmentation de trafic liée à la crise ? Quelles bonnes pratiques adopter pour qu’Internet continue à fonctionner ? Comment garantir le respect de la neutralité du Net dans cette situation exceptionnelle ? Cette crise inédite nous a aussi rappelé à quel point les réseaux sont indispensables à la vie du pays, et qu’ils doivent donc continuer à être un « bien commun ». La mise en place des solutions de traçage des contacts pour lutter contre l’épidémie a remis en avant le caractère incontournable des systèmes d’exploitation et a reposé la question d’étendre le principe d’ouverture d’Internet à ces acteurs. L’explosion des usages numériques pendant cette période a également renforcé le besoin d’approfondir l’analyse de l’impact environnemental de cet écosystème, et de s’inscrire dans un numérique plus soutenable pour l’environnement.
Mobilisation numérique pour comprendre et gérer la crise sanitaire
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La numérisation à marche forcée du système de santé face à la Covid-19
Par Maurice RONAI
La pandémie de Covid-19 est la première crise sanitaire gérée numériquement. De bout en bout. Enfin presque. Et souvent, dans la douleur. Pour désengorger le 15, le SAMU et les hôpitaux, pour gérer les ressources (lits, médicaments, renforts, tests…), pour partager (localement, régionalement) ou remonter nationalement les données, les hôpitaux, les services d’urgence, les agences, les médecins de ville ont basculé, à marche forcée, dans le numérique. Et, à leur suite, les patients. Tel un crash test , cette crise a mis en relief la tentation de traiter chaque enjeu par un système d’information spécifique, des manques cruels d’interopérabilité et l’importance des chantiers, comme l’identifiant national de santé (INS) ou celui d’espace numérique de santé (ENS), prévus dans la feuille de route du numérique en santé « Accélérer le virage numérique ». Une feuille de route dont la crise sanitaire n’a pas ralenti le déploiement.
La construction accélérée d’un système d’information épidémiologique
Par Maurice RONAI
L’émergence du SARS-CoV-2 a pris de court le système de surveillance épidémiologique. Il a fallu, en quelques semaines, adapter des systèmes d’information déjà existants, les faire converger, mais aussi en créer de nouveaux, de toutes pièces, et en urgence. Autant de systèmes d’information, d’applications, de questionnaires et d’enquêtes qui ont, progressivement, permis de rendre visibles les tensions hospitalières, la mortalité, la circulation virale, sa cinétique et sa répartition géographique, les clusters , le déploiement des campagnes de tests, puis celui de la campagne vaccinale, l’émergence ou la propagation des variants. Même si des zones d’ombre subsistent, même si des bugs surviennent fréquemment, ces données et ces indicateurs permettent désormais, tant bien que mal, aux responsables nationaux et locaux de prendre des décisions informées, de répondre à la demande du public, de la communauté scientifique, des médias, et des professionnels de santé. Et de nourrir le débat public.
L’open data de crise : entre mobilisation citoyenne et communication gouvernementale
Par Simon CHIGNARD
La crise sanitaire actuelle constitue un cas d’école de l’ouverture des données ( open data ) en tant que politique publique. En s’appuyant sur une chronologie des actions mises en œuvre entre mars 2020 et mars 2021 en France et à l’étranger, cette contribution explore la relation entre gouvernements et société civile dans la mise à disposition et l’exploitation des données. La crise sanitaire illustre aussi les tensions de l’ open data , entre transparence des données et redevabilité de l’action publique : ouvrir des données est-il suffisant pour rendre compte de ses actions ? Le rôle des nouveaux médiateurs issus de la société civile, à l’image de la plateforme Covid Tracker , est ici discuté et analysé au prisme de la confiance entre les décideurs publics et les citoyens.
Des usages de Twitter en temps de pandémie : circulation des connaissances, agit-prop et controverses enflammées
Par Vincent GLAD
Jamais sans doute la science n’a eu tant d’effet sur la vie de la cité. Dans un contexte de pandémie où chaque nouvelle découverte peut bouleverser le quotidien de millions de personnes, la circulation de l’information scientifique est un enjeu majeur. Tant pour partager leurs connaissances que pour effectuer une veille sur le Covid-19, de nombreux scientifiques se sont convertis au réseau social Twitter à l’occasion de cette pandémie. L’usage de cet outil a élargi le champ de l’expertise scientifique, et permis des avancées majeures sur certains sujets comme la transmission aérienne du virus, ainsi que la remise en cause d’études controversées. La place qu’a prise Twitter dans cette crise, concomitante de l’explosion des preprints (productions scientifiques mises en ligne avant la phase de relecture par les pairs), met en question le statut de ces écrits non évalués par les pairs : la production scientifique n’a jamais été aussi accessible, mais son contrôle qualité n’a jamais été aussi faible.
Un test en grandeur réelle pour l’innovation ouverte
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Le grand récit qu’il fallait à l’open science ? Quand une pandémie invente la biologie d’urgence
Par Sophie PÈNE
Dès janvier 2020, les publications scientifiques ont augmenté dans les nombreux domaines de recherche concernés par la pandémie. L’ open science , et ses compléments, l’ open knowledge , l’ open data et l’ open source , ont joué un rôle considérable dans cette science d’urgence. Ses standards largement adoptés ont favorisé les transferts rapides vers la pratique clinique. Ses capacités de bibliométrie, de data analyse et data science , en ont fait la « métascience » de cet épisode scientifique inédit. Les résultats montrent qu’elle n’a favorisé à ce stade ni les collaborations nouvelles ni la qualité scientifique. Mais les sciences participatives et citoyennes ont tiré un profit direct des informations et données partagées. La place de l’ open science dans un tel événement rappelle le besoin d’une politique incitative incluant une politique de données novatrice, et la reconnaissance des sciences participatives comme une ressource interdisciplinaire et interculturelle nécessaire aux questions complexes qui, comme la pandémie de Covid-19, vont s’accuser dans les changements environnementaux auxquels les sciences et toute la communauté sociale se préparent.
Des visières à haut débit : un regard sociologique sur la mobilisation des makers face à la crise sanitaire
Par Léo CHALET, Maxence DUTILLEUL, Volny FAGES et Émile GAYOSO
Au printemps 2020, peu après l’annonce du premier confinement, un large mouvement de solidarité a mobilisé la communauté des makers qui s’est rapidement auto-organisée pour produire du matériel médical. Leur action la plus spectaculaire fut la production et la distribution gratuite, en quelques semaines, de centaines de milliers de visières de protection aux populations les plus exposées. Ce texte retrace l’émergence du mouvement en soulignant le rôle central joué par les dispositifs numériques dans l’organisation de l’action, dans la nature des échanges qui ont accompagné celle-ci, et dans la construction d’un espace public numérique convivial malgré la situation de confinement qui empêche les rencontres en face-à-face. Par des usages détournés de plateformes préexistantes, les makers se sont approprié des outils numériques, adaptant leur utilisation aux besoins et aux contraintes émergeant au fil de la crise.
Wikipédia face à la crise sanitaire
Par Sandrine BUBENDORFF et Caroline RIZZA
Les analyses présentées ont été menées dans le cadre de deux projets de recherche portant sur la manière dont l’information est créée et circule sur les médias sociaux lors d’un évènement majeur. Nous nous intéressons ici à l’usage de Wikipédia. En nous appuyant sur une méthodologie mixte d’entretiens semi-directifs et d’analyse ethnographique des pages de l’encyclopédie en lien, notamment? avec la pandémie de Covid-19, nous avons pu mettre en évidence de quelles manières les savoir-faire en matière de recherche et de vérification de l’information de ses contributeurs sont mobilisés en temps de crise pour proposer un sens à l’événement en cours. Dans cet article, nous proposons une synthèse de ces résultats.
Le numérique d’après ?
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La crise a-t-elle renforcé les GAFAM ?
Par Dominique NAMUR et Joëlle TOLEDANO
Fin 2020, les performances boursières des GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) ont paru traduire les ruptures introduites par la pandémie. Pourtant, l’étude détaillée des comptes financiers et des activités révèle que les performances de 2020 prolongent et amplifient des tendances à l’œuvre, tout en favorisant les activités portées par la crise sanitaire. Apple et Amazon sortent grands gagnants alors que Facebook et Google font un peu moins bien qu’une tendance clairement favorable aux grands acteurs du numérique. La concurrence entre GAFAM s’exerce surtout aux marges des activités historiques, chaque acteur se différenciant sur les marchés très dynamiques. Ils peuvent être aussi en concurrence sur leurs relais de croissance avec quelques pure players portés par la pandémie, certes solides mais bien plus petits. Alors que le diagnostic du pouvoir de marché des GAFA est largement partagé, la remise en cause de leur hégémonie viendra-t-elle des États confrontés à des acteurs qui paraissent incontrôlables ?
Pertinence et diffusion des communs en temps de pandémie
Par Valérie PEUGEOT
Les dynamiques de communs, appuyées sur des infrastructures numériques, font preuve de réactivité pour répondre à de nombreuses difficultés soulevées par la Covid-19, de la fourniture de matériel sanitaire au partage des recherches médicales et épidémiologiques, en passant par les besoins d’une école sans école. Au-delà, elles nous invitent à rouvrir la question des modes de partage et de circulation des connaissances, notamment en matière de vaccin, condition d’une sortie par le haut de la pandémie et d’une solidarité internationale.
Covid-19 : le volontarisme numérique public au pied du mur
Par Godefroy BEAUVALLET et Maurice RONAI
Que peut-on dire du numérique public français à travers sa mobilisation pendant la crise sanitaire ? Après 25 ans de volontarisme numérique au service de la transformation publique, la crise a bousculé tous les paradigmes nationaux. En France, elle a accéléré l’appropriation du numérique par les administrations, un rattrapage qui n’a pas toujours été propice à l’innovation. Les faiblesses structurelles du numérique français rendues visibles par la crise sont le manque de compétences de développement, la persistance d’une approche budgétaire de ses apports, la recherche de « solutions » plutôt que la construction d’une capacité. La coproduction des services publics avec la société civile, objectif affiché depuis des années dans les feuilles de route du numérique public français, est restée marginale, voire a régressé. Enfin, l’exigence de l’Europe en matière de protection des données personnelles est parfois accusée d’avoir entravé la lutte contre la Covid-19, ce qui conduit à s’interroger sur la manière de préserver le RGPD à l’avenir.
Géopolitique d’une pandémie à l’ère numérique
Par Benjamin PAJOT et Henri VERDIER
Première grande menace globale du siècle, la pandémie de Covid-19 aurait pu susciter un effort de coopération numérique sans précédent. Pourtant, elle a au contraire donné lieu à un regain de concurrence entre modèles nationaux, à de grandes batailles de narratif et à de nouvelles menaces sur la gouvernance mondiale d’Internet. L’analyse de cette séquence est indispensable pour nous préparer aux prochaines crises.
