Juin 2023
sommaire
Gérer & Comprendre
N° 152
Réalités méconnues
Mécanismes de coopétition entre ONG : le cas de la pollution plastique dans les océans
Par Maïlys QUILHOT & Clément GAMBIER, Claire NJOO, Alexandra ÉTIENNE et Jean COINTAULT
École Polytechnique, IP Paris
Le monde des ONG est a priori différent de celui des entreprises. On y constate pourtant des phénomènes de concurrence (auprès du public et des pouvoirs publics, pour les financements), et des phénomènes de coopération au niveau des actions menées et du lobbying. Dans cet article, nous nous proposons d’analyser le fonctionnement du secteur des ONG à l’aide de la notion de coopétition, qui s’est imposée dans l’analyse des stratégies d’entreprise. Pour ce faire, nous avons choisi le domaine d’action de la lutte contre la pollution plastique dans les océans. Nous avons ensuite cherché à classifier les ONG dans différents groupes. Puis nous avons étudié les relations de concurrence et de coopération dans et entre ces groupes. L’article montre que la notion de coopétition est un bon outil pour comprendre les stratégies des ONG, même s’il existe des différences avec le monde des entreprises. On tire enfin des conclusions managériales, les ONG pouvant chercher à mieux maîtriser leurs stratégies coopétitives.
L'épreuve des faits
Quand l’art-thérapie soigne les soignants : Les effets des productions artistiques des patients sur la qualité de vie au travail des personnels soignants en cancérologie
Par Fabien CANOLLE
Maître de conférences, sciences de gestion, Grenoble INP-UGA, Institut d’Ingénierie et de Management, CERAG
Nathalie BERNARD
Maître de conférences, sciences de gestion, Université de Lyon, UJML, iaelyon, MAGELLAN
et Didier VINOT
Professeur des universités, sciences de gestion, Université de Lyon, UJML, iaelyon, MAGELLAN
Nous cherchons à comprendre les effets de l’art-thérapie, exercée avec les patients en soins palliatifs en oncologie, sur la qualité de vie au travail (QVT) des personnels soignants. Nous l’étudions dans la perspective de la clinique de l’activité, i.e., de la qualité du travail, en étudiant comment l’art-thérapie contribue à l’organisation du dialogue sur la qualité du travail et au développement du pouvoir d’agir des soignants dans un contexte hospitalier contraint. Nous menons une enquête dans un service de médecine palliative en cancérologie, avec trois modes de collecte de données (entretiens, focus group et observations). L’art-thérapie s’inscrit dans un dispositif de soin en participant à la transformation de l’environnement du travail, de la relation avec les patients, et de l’organisation coordonnée du travail du soin. Cela participe d’un mouvement dialogique, éthique et esthétique permettant de soigner le travail du soin et les soignants par le développement de leur pouvoir d’agir.
Histoire d’une dégradation progressive des compétences de maintenance d’une entreprise à risques (1980-2020)
Par Léna MASSON et Anne DIETRICH
Université de Lille – IAE Lille University School of Management
Dans l’industrie, les activités de maintenance, considérées comme non stratégiques, sont largement sous-traitées. Alors que ces activités sont essentielles au maintien de la fiabilité d’organisations à risques, leur sous-traitance est fréquemment incriminée lors de catastrophes industrielles. Elle produit à court terme des gains financiers mais donne également lieu à des effets non désirables, en matière de compétences notamment. Une étude de cas approfondie, longitudinale et multi-niveaux au sein de la branche d’activité à risques d’une grande entreprise publique nous permet de retracer le processus de dégradation des compétences, d’en identifier les facteurs et de nourrir l’analyse des relations entre modalités de contrôle inter-organisationnel et compétences nécessaires aux activités sous-traitées.
Les problèmes de maintenance dans l’industrie : un symptôme, mais de quoi ? Entretien avec Pierre MESSULAM
Par Michel VILLETTE
Sociologue
La dégradation de la qualité de la maintenance dans les industries de réseau se traduit par une multiplication des incidents, des pannes, et des arrêts de production. Cet entretien, fondé sur l’expérience professionnelle de Pierre Messulam, tente de saisir les ramifications causales de cette dégradation, symptôme d’un problème systémique de la société technologique du XXIe siècle, particulièrement en France. La conjonction de transitions économiques, démographiques et techniques mal anticipées et mal gérées, aussi bien par le système éducatif que par les services publics de transport et d’énergie, ont conduit à une perte de savoir-faire. Le recours massif à la sous-traitance, les réductions d’effectifs touchant en particulier les agents de maitrise, le report des investissements de renouvellement des actifs, et l’espoir magique mis dans des solutions numériques ont pu masquer pendant un temps les tendances de fond de dégradation des systèmes sociotechniques. Or, les outils de métrologie et de modélisation saisissent imparfaitement le réel. Les écrans d’ordinateur ne montrent que des corrélations entre des données. Et un cahier des charges même très précis ne peut pas dire tout ce qu’il faut faire pour que ça marche.
La maintenance malade d’un management « distant » ?
Par Christophe DESHAYES
Chercheur en résidence à l’École de Paris du management, et co-titulaire de la Chaire Phénix (Mines Paris – PSL)
Ce que les NEET font du recrutement digitalisé : conventions et pensée magique
Par Jean PRALONG
EM Normandie
et Marie PERETTI-NDIAYE
Société coopérative COPAS
La digitalisation du recrutement est régulièrement présentée comme une solution au chômage des plus jeunes. Pourtant, les jeunes Français durablement éloignés de l’emploi (ou NEET : “Neither in Employment, nor in Education or Training” pour ni employé, ni étudiant ou en formation) représentent 20,2 % de leur tranche d’âge (18 à 26 ans). Dans cet article, nous proposons une analyse des comportements des jeunes chercheurs d’emploi confrontés aux pratiques de recrutement digitalisé. Un modèle d’analyse des pratiques est construit puis utilisé pour analyser les pratiques d’un groupe de jeunes diplômés éloignés durablement de l’emploi. Dans cette population au niveau de qualification élevé, l’effet du diplôme sur l’insertion est neutralisé, ce qui met en relief l’effet du recrutement lui-même. Les résultats indiquent que les candidats échouent à valider les conventions normatives en matière de recrutement. Cet échec et le maintien de pratiques inefficaces, comme la recherche d’un « CV exact », sont analysés comme les conséquences d’un rapport au savoir éloigné de celui du monde des affaires. La persistance dans l’échec conduit les jeunes interrogés à des registres de pensée inattendus dans l’univers technologique du recrutement digital : la chance et la pensée magique. Ces constats permettent de formuler des recommandations.
La compensation carbone des grandes entreprises est-elle du verdissement d’image (greenwashing) ?
Par Alice VALIERGUE
Centre de Sociologie des Organisations (CNRS-Sciences Po)
Cet article étudie les achats de services de compensation carbone de grandes entreprises. Alors que ces achats sont fréquemment associés à du verdissement d’image (ou en anglais greenwashing), on observe pourtant de nombreuses entreprises qui investissent dans les services de compensation carbone. Pour comprendre ce paradoxe, l’article propose, à partir d’une enquête menée au niveau des acteurs chargés de la mise en œuvre de ces achats, de reconstituer le contexte organisationnel de travail des acteurs chargés de ces achats au sein des grandes entreprises, à savoir les directions développement durable. Une telle étude permet en effet d’expliquer l’essor de ces achats en montrant que les directions développement durable des grandes entreprises manquent de moyens pour menerleur mission, et que dans ce contexte, elles trouvent dans la compensation carbone des outils de management environnemental. L’article permet ainsi de renouveler les explications sur les politiques environnementales des entreprises, qui décrivent traditionnellement des changements macrosociologiques. Il montre ici l’apport analytique d’une étude menée au niveau de l’organisation.
Mosaïque
Transition ou révolution écologique, qu’en aurait dit Tocqueville ?
À propos de l’ouvrage de Claude HENRY, « Pour éviter un crime écologique de masse », Paris, Éditions Odile Jacob, 2023, 240 p.
Par Michel BERRY
Le Moyen Âge peut-il nous apprendre quelque chose sur l’anthropocène ?
À propos du livre de Mathieu ARNOUX, « Un monde sans ressources. Besoin et société en Europe (XIe-XIVe siècles) », Paris, Albin Michel, 2023, 358 p.
Par Hervé DUMEZ
