Février 2019
sommaire
Réalités industrielles
La finance au défi du numérique
Ce numéro a été coordonné
par Jean-Bernard MATEU et a été réalisé en coopération avec le Cercle Turgot
Avant-propos
Par Jean-Bernard MATEU
Technologies et usages disruptifs dans la finance
Finance et Intelligence artificielle (IA) : d’une révolution industrielle à une révolution humaine … tout est à repenser…
Par Jean-Philippe DESBIOLLES
IBM Watson Group
Les révolutions (industrielles) se succèdent, la Finance, elle, demeure. À quels changements doit-elle se préparer, alors que sonne aujourd’hui l’heure de l’Intelligence artificielle (IA) ? Pour le comprendre, il convient d’abord de s’interroger sur les origines de cette nouvelle révolution, qui n’a d’industrielle que le nom, afin de réaliser, ensuite, la portée des changements qu’elle va apporter : de l’expérience client au capital humain, en passant par les processus apprenants, nous allons au-devant de nouveaux paradigmes que la finance se doit de comprendre, de maîtriser et d’intégrer. De ces bouleversements à venir surgissent de nouvelles opportunités qu’il ne tient qu’à elle de faire fructifier. Y sommes-nous prêts, cependant ? Si des obstacles subsistent, nous allons dans le bon sens et, une par une, les barrières tombent. L’Intelligence artificielle sera ce que nous en ferons, et ce n’est qu’en agissant que nous pourrons en tirer le meilleur. Au secteur financier de leverager l’IA pour remettre l’humain au cœur de ses métiers et retrouver sens, confiance et transparence.
La data dans l’univers bancaire
Par Laurence LE BUZULLIER
Arenium Consulting, associée fondatrice
Les géants du Web ont révolutionné l’utilisation et le stockage des données, les Big Data . Aujourd’hui, tout est enregistré dans d’énormes Data Lake , des conteneurs de données structurées et « non structurées » (telles que les vidéos et les textes), qui viennent en remplacement des anciens Data Warehouse . Le cloud rend possible l’accès à de telles volumétries de données, tout en réduisant les coûts technologiques supportés par les entreprises. Mais cette manne financière n’est rien sans intelligence humaine. Pour être valorisée, la donnée doit être rendue intelligible et être exploitée correctement. La donnée a d’autant plus de valeur qu’elle est de qualité, qu’elle circule et qu’elle est mise à jour. Dans les banques, les données doivent être gouvernées au plus haut niveau, pour que de nouvelles technologies telles que l’Intelligence artificielle puissent être utilisées de façon optimale. La réglementation relative à la donnée se durcit, et les acteurs qui sauront bien l’utiliser en tireront un réel avantage concurrentiel.
Crypto-monnaies : principes et enjeux À quoi servent-elles ? Comment fonctionnent-elles ?
Par Arthur BREITMAN
T ezos
Les crypto-monnaies ont une parenté à la fois politique et technologique. Afin de mieux en comprendre le but et la valeur, nous présentons ici cette double hérédité, en partant tout d’abord de leur racine idéologique, puis en esquissant brièvement les techniques cryptographiques et informatiques mises en œuvre dans le déploiement des blockchains .
L’impact de l’IoT sur les services financiers : le cas de l’assurance
Par Patrick DURAND et Laurent FÉLIX
W avestone
L’Internet des objets a connu une progression forte au cours des dix dernières années et s’impose comme une réalité qui bouleverse de nombreux secteurs. Les industriels ont été les premiers à s’en emparer, puis ils ont été rapidement rejoints par les services financiers. Dans ce domaine, c’est principalement dans le secteur de l’assurance que s’inscrivent la majorité des initiatives, à travers des cas d’usage en matière d’assurances automobile, habitation et de prévoyance. La révolution technologique des objets connectés dans l’assurance peut être synonyme de menace pour certains, car elle pourrait entraîner une baisse importante de la matière assurable et l’entrée sur le marché de nouveaux concurrents. Nous sommes cependant convaincus que l’IOT constituera un levier de croissance indéniable, puisqu’il entraînera une évolution de nos modes de consommation, qui seront davantage tournés vers l’usage que vers la possession. C’est là une opportunité qui s’ouvre pour ceux qui seront en mesure d’orienter leurs offres vers plus d’individualisation et d’accompagnement.
Le point de vue des acteurs traditionnels
Numérique : quels risques et quelles opportunités pour un assureur ?
Par Thierry MARTEL
Directeur général du Groupe Groupama
Le numérique remet en cause la chaîne de valeur et l’économie du secteur de l’assurance. La relation entre le client et l’assureur est transformée à tout moment et à toutes les étapes, avec un moment de vérité qui est la survenue du sinistre, dont le traitement peut être sensiblement amélioré grâce au numérique. Les barrières à l’entrée d’autrefois deviennent souvent des désavantages compétitifs, obligeant les assureurs à fournir des efforts substantiels sur la data , la technologie, les réseaux physiques, le back-office et le réglementaire. Les frontières disparaissent progressivement entre les secteurs, ce qui transforme peu à peu l’assurance du bien en service à la personne, dans un contexte de coopération et de coopétition accrues.
L’agilité numérique dans l’entreprise financière
Par Emmanuel YOO
Orange
L’agilité semble être devenue le nouveau paradigme dans le domaine bancaire. À en croire la plupart des organisations bancaires, tout est désormais question d’agilité. Cet engouement s’explique par les bénéfices annoncés de l’agilité qui justifient d’en faire un cheval de bataille non seulement en termes de communication interne, mais aussi pour attirer les nouveaux talents. En revanche, l’adoption de l’agilité implique de définir de nouveaux modes de fonctionnement et donc d’entamer une démarche de transformation qui n’est pas exempte de risques pour les organisations traditionnelles. Mais même pour les nouveaux acteurs nativement agiles, l’accès aux ressources compétentes et les comportements des employés représentent à eux seuls un défi à part entière sur un marché de plus en plus concurrentiel.
La banque, en pleine transformation
Par Nicolas DENIS
Crédit Agricole Normandie-Seine
La banque est pleinement entrée dans l’ère des transformations. Attaquée sur ses marchés et ses prés carrés historiques, elle doit aujourd’hui appréhender et répondre aux défis de la réinvention, tout en développant son statut de tiers de confiance privilégié. À l’heure des commodités, à l’heure de la défiance, la banque et, de façon générale, le métier de banquier doivent opérer leurs mues et répondre à la violence des accélérations numériques actuelles, tout en plaçant l’humain au cœur de leurs propositions de services. Nouveaux services, nouvelles offres, nouvelles solutions sont pour la banque autant de défis à relever pour éviter l’ère des périls et le risque, réel, de sa disparition. Proximité, engagement, confiance, sont autant de fondamentaux solides qu’elle se doit de valoriser auprès de ses marchés et de ses clients.
Banque de financement et d’investissement (BFI) : nouveaux paradigmes et nouvelles technologies
Par Laurent-Olivier VALIGNY
Groupe HSBC
Le rapport Nora-Minc sur l’informatisation de la société française date désormais de plus de quarante ans. Il comparait de manière prophétique la banque à « la sidérurgie de demain », évoquant la saturation des marchés, les excédents de production, l’insuffisance de fonds propres, les bouleversements de la télématique et de l’informatique, ainsi que les coûts de production. La révolution digitale actuelle qui touche la banque d’investissement résonne étrangement avec le diagnostic évoqué précédemment, même si elle intervient dans un contexte fondamentalement différent. De fait, la banque d’investissement a subi, au cours de la dernière décennie, un triple choc : en premier lieu, la BFI a dû faire face à une crise majeure sur la période 2007-2008 ; en second lieu, et pour partie en réponse à cette crise, les banques d’investissement ont subi un choc réglementaire massif ; enfin, comme l’a été avant elle la banque de réseau, la banque d’investissement est confrontée au défi de la transformation digitale. Résultant de multiples innovations sinon de révolutions technologiques, la transformation digitale est certes une source potentielle de croissance et de gains de productivité, mais elle s’accompagne inévitablement d’une mutation culturelle et d’adaptations organisationnelles qu’il convient de maîtriser.
Le point de vue des nouveaux acteurs
L’économie numérique à l’assaut de la finance
Par Alain CLOT
Président-fondateur de France FinTech et Senior Advisor chez EY
Jusque tout récemment, le modèle dominant était celui de la banque universelle ; longtemps protégé par la réglementation et la fidélité des clients, il est remis en cause par une nouvelle classe d’acteurs : les fintech , qui introduisent des usages innovants et se transforment peu à peu en plateformes de services. Ceux-ci sont peu à peu rejoints par les opérateurs de télécoms, qui cherchent à réduire l’attrition de leur portefeuille et la grande distribution. Mais le danger principal vient des GAFA qui ne peuvent ignorer le vecteur de données exceptionnel que sont les services financiers. Le mouvement est accéléré par la révolution des technologies de la donnée (IA, blockchain et Internet des objets) et par les nouvelles constructions réglementaires européennes (DSP2, notamment). La tendance générale est à l’hybridation des modèles et des cultures. Dans ce contexte bouillonnant, la France dispose d’atouts importants, comme sa compétence de classe mondiale en sciences cognitives et son accès privilégié au marché intégré européen.
Fintechs et banques : coopération et coopétition
Par Dominique CHESNEAU
T r esorisk Conseil
Entre fintechs et banques, la messe n’est pas dite. Certains pensent que le « mammouth bancaire » est condamné à brève ou moyenne échéance, d’autres estiment que la disruption des fintechs sera forte au point qu’elles deviendront l’acteur principal des métiers financiers. La réalité est moins manichéenne, car le futur de la finance sera fait de coopération entre les acteurs, même si une compétition existera tant que les positions ne seront pas stabilisées. Même si les stratégies d’innovation des fintechs correspondent bien à la perception de l’évolution de la demande, les innovations ne sont pas l’apanage des nouveaux entrants, et d’ores et déjà des coopérations en R&D et en distribution apparaissent sous les formes capitalistique et partenariale. L’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR) s’interroge sur la viabilité des modèles de certaines néo-banques et sur les limites de la coopération – ou coopétition – entre acteurs. Le nouveau paradigme n’est pas stabilisé.
Le financement participatif, nouvelle voie de financement pour les PME
Par Olivier GOY
October
Le financement participatif est une chance incroyable pour les entreprises et les entrepreneurs. Après un développement rapide dans les pays anglo-saxons, il a gagné l’Europe continentale. Popularisé grâce au don, il s’est progressivement développé en permettant le financement en capital et sous forme de prêt. Le financement sous forme de prêt (dit crowdlending ou plateforme de prêt) est le segment le plus dynamique de cette nouvelle finance. Né en 2005, de manière anarchique et non structurée, et après quelques crises de jeunesse, il est aujourd’hui à même d’offrir un complément crédible au financement bancaire traditionnel. Grâce à la technologie existante et à une réglementation claire, stricte mais bienveillante, de nombreuses plateformes de prêt sont nées en France, en Allemagne, en Espagne ou encore aux Pays-Bas. Ces acteurs disposent désormais de nombreux atouts pour atteindre des volumes de financement significatifs. À eux de maîtriser leur croissance et de réussir leur grande mission d’évangélisation des entrepreneurs et épargnants.
Margo Bank, une banque européenne dédiée aux PME de nouvelle génération
Par Jean-Daniel GUYOT
Co-fondateur et président de Margo Bank
Créer une banque réactive et humaine, en mettant la technologie au service de la relation client, voici l’ambition de Margo Bank. Pour mieux répondre aux problématiques d’accompagnement financier et de transition numérique des PME européennes, trois entrepreneurs ont fait le choix de bâtir à partir de zéro un nouvel établissement bancaire. En construisant sa propre technologie et en repensant son organisation et ses processus, cette banque en devenir s’est donné les moyens d’innover pour coller aux nouveaux usages et attentes de ses banquiers et de ses clients. À contre-courant des initiatives « 100 % numériques », Margo Bank replace l’humain au cœur de son projet, et outille ses équipes locales dans le but de multiplier les contacts avec ses clients. En plus des produits bancaires, ce futur établissement de crédit fournira également aux PME les outils nécessaires à l’exploitation de leurs propres données. L’objectif est de les aider à mieux se connaître et ainsi d’améliorer leur productivité et leur capacité de prise de décision.
Risques et régulation
Les agrégateurs de comptes et les initiateurs de paiement, nouveaux aiguillons des banques
Par Rémi STEINER
Conseil général de l’Économie
Les services de paiement constituent le terrain de jeu d’une part importante des fintechs , les start-ups du secteur financier. La Commission européenne se montre attentive à leur essor, mue tant par l’intérêt immédiat des consommateurs à disposer de services financiers meilleur marché et plus innovants que par la conviction que l’harmonisation des services de paiement est un préalable à l’avènement du marché unique. Les pouvoirs publics britanniques ont donné à leurs administrés la faculté − désignée sous le vocable d’ Open Banking − d’ouvrir facilement leurs données bancaires, détenues par les grandes banques britanniques, à des prestataires de services financiers tiers. La généralisation de cette pratique en Europe donne actuellement lieu à une vive bataille, dont l’issue peut infléchir sensiblement l’offre de services bancaires et amoindrir le lien existant entre les consommateurs et les banques traditionnelles.
L’intelligence artificielle appliquée au secteur de la finance : enjeux contractuels et cas de responsabilités
Par Marie DANIS
A vocat Associé – August Debouzy
Charles BOUFFIER
A vocat Senior – August Debouzy
et Thomas FEIGEAN
Cabinet August Debouzy
L’intelligence artificielle prend place dans tous les secteurs de l’économie, particulièrement dans celui de la finance. Promesse de nouveaux services, cette technologie est aussi source de risques juridiques, dès lors que le résultat du traitement qu’elle opère comporte une part d’incertitude. Aussi, les fintechs qui développent des outils embarquant un système d’intelligence artificielle et les banques qui en acquièrent les droits d’utilisation doivent régler, dans leurs contrats, la propriété des richesses ainsi produites, comme les responsabilités et garanties de chacun. Les banques qui proposent des outils d’intelligence artificielle à leurs clients doivent par ailleurs mesurer leur niveau de responsabilité en cas de dommages subis par ces derniers.
La technologie au service de la surveillance des marchés
Par Iris LUCAS
Autorité des Marchés financiers (AMF)
Fragmentation des marchés, électronification des échanges, développement du trading algorithmique et haute fréquence : les marchés ont été marqués par de nombreuses mutations au cours des dernières années. Ces phénomènes se sont accompagnés d’un accroissement considérable de la volumétrie des données de marché et ont poussé les régulateurs à moderniser en profondeur leurs systèmes de détection d’abus de marché. Aujourd’hui, la technologie est indéniablement au cœur de la surveillance des marchés, mais elle reste un instrument au service de l’expertise humaine, à tous les niveaux, de la construction des algorithmes à l’analyse des cas d’abus potentiels.
Les enjeux de régulation et de supervision liés aux fintechs et à la révolution numérique
Par Pierre BIENVENU
Pôle Fintech-Innovation de l’ACPR − Banque de France
La révolution numérique bouscule le secteur financier : la concurrence est de plus en plus forte et les usages évoluent très rapidement. Celle-ci est incarnée par les acteurs innovants appelés « fintechs », mais c’est bien l’ensemble des acteurs financiers qui doivent s’adapter à un marché en profonde mutation : la diffusion des nouveaux usages s’accélère ; l’abaissement des barrières technologiques suscite de nouvelles concurrences ; les évolutions réglementaires facilitent l’arrivée de nouveaux acteurs. Pour accompagner ces transformations tout en maintenant un niveau d’exigence élevé en matière de sécurité, de stabilité financière et de protection du consommateur, nous plaidons dans cet article en faveur d’une régulation plus agile et plus proportionnée établie dans le cadre d’une coopération plus forte entre les acteurs publics. Face à un secteur financier en pleine mutation, les nouvelles technologies seront aussi des leviers d’innovation pour les autorités de supervision.
Hors dossier
Réguler la finance au XXIe siècle
Par François VALÉRIAN
Ingénieur général des Mines, Conseil général de l’Économie
La finance, objet global à évolution rapide, est difficile à réguler. Pourtant sa régulation est nécessaire, car elle irrigue l’économie tout entière. La crise de 2008 a rouvert d’importants chantiers de régulation et posé de nouveau, de manière aiguë, la difficulté qu’il y a à tenter de maîtriser un objet global depuis un espace politique fractionné.
