Février 2021
sommaire
Réalités industrielles
Le nouveau modèle économique du Royaume-Uni
Ce numéro a été coordonné
par Pierre-Charles PRADIER
Introduction : Pierre-Charles PRADIER,
Un point de vue macroscopique
EU Membership: A Cost-Benefit Analysis for the UK
Par Nicholas CRAFTS
Emeritus Professor of Economic History, University of Warwick
This paper reviews the evidence on the economic implications of the UK’s accession to the European Economic Community and subsequent EU membership. The benefits were much greater than the costs, probably by a ratio of about 6 to 1. The UK benefited from lower trade costs and higher volumes of trade with other member countries and this raised productivity. Different estimation methods point to permanent gains in the level of real GDP of 8.6 per cent after 10 or 15 years. The costs to the UK were a net contribution to the EU budget which averaged about 0.5 per cent of GDP per year and the adoption of regulations for which compliance costs exceeded benefits, estimated at about 0.9 per cent of GDP per year. Voters in favour of Brexit who were protesting about government policies gave little or no weight to its productivity implications.
Brexit : quel impact macroéconomique selon la littérature ?
Par Catherine MATHIEU
Économiste, OFCE
Le référendum de juin 2016, qui s’est soldé par la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, a ouvert une période d’incertitude économique et politique. De nombreuses études ont été pu- bliées sur les impacts économiques qu’aurait le Brexit. Cet article examine les études publiées sur les impacts de cette sortie, à court et à long termes, selon différents scénarios allant d’un soft Brexit jusqu’à un hard Brexit. Ces études fournissent des résultats très différents selon leurs mé- thodes et leurs hypothèses sur les relations futures entre le Royaume-Uni et l’UE27. Les études qui utilisent des modèles de gravité et des modèles d’équilibre général calculables concluent généralement à des effets faiblement négatifs sur le PIB britannique. Certaines accentuent ces effets en y ajoutant l’impact négatif sur la croissance de la productivité du travail d’une ouverture moindre sur l’extérieur, même si les Brexiters veulent ouvrir le Royaume-Uni aux économies non européennes. D’autres pensent qu’un choc de libéralisation pourrait stimuler la production, et ce même si le Royaume-Uni est déjà une économie très libérale.
The UK-EU relationship in retrospect ‒ And prospect
Par Julie SMITH
Cambridge University
The Brexit separation between the UK and continental Europe can, in a way, be seen as a continuation of the history of post-war relations across the Channel. While the six founding Member States of the European Communities were in favour of pooling their sovereignty to ensure mutual benefit, the UK chose a different path, reflecting a long-standing preference for free trade rather than political cooperation. Reluctance to anything beyond the free market has been an essential feature of British participation in the European Union.
Brexit and the Changing Discourse of the Conservatives
Par Nicholas SOWELS
Université Sorbonne Nouvelle ‒ Paris 3
The road to Brexit has been strewn with falsehoods, hype and fantasies. Boris Johnson, as an opportunistic campaigner for leaving the European Union and now Prime Minister, has excelled in this genre of political communication, and played a key role in securing electoral support for Brexit. He has not been alone, as this review of the Conservative discourse shows. However, a longer term examination of the European Union as viewed by British Conservatives, including by Margaret Thatcher who promoted the Single Market strongly, suggests that Britain’s historically different approach to the EU – favouring trade but not economic and political integration – perhaps made something like today’s Brexit inevitable.
Les limites d’un accord global
Les négociations du Brexit entre l’Union européenne et le Royaume-Uni : un festival d’erreurs stratégiques
Par Franklin DEHOUSSE
Professeur à l’Université de Liège
Le Brexit a fait l’objet d’analyses extrêmement contradictoires. Sa compréhension a été compliquée par des jeux politiciens des deux côtés de la Manche, qui ont souvent masqué ses enjeux stratégiques à long terme. Il pose en effet des défis complexes à l’Union européenne. Ceux-ci méritent une réflexion sérieuse, car ils s’insèrent dans une projection plus générale du marché unique vers l’extérieur de l’Union européenne, sans nécessairement disposer du support institutionnel requis. Au fond du Brexit, comme de cette projection, git toujours l’interrogation essentielle de l’Union depuis 1952. Il est difficile de créer un marché fortement intégré sans des institutions fortes. Cela vaut a fortiori pour des projets qui requièrent une intervention publique plus soutenue, comme l’immigration, la lutte contre le réchauffement climatique ou la Défense. Cette interrogation explique également beaucoup des complexités du nouvel accord conclu le 24 décembre 2020. Elle mérite un débat public clair pour éviter de répéter sans limite les malentendus britanniques.
Le Royaume-Uni et la normalisation à l’heure du Brexit
Par Olivier PEYRAT
Directeur général du Groupe AFNOR
et Alain COSTES
Conseiller spécial du directeur général du Groupe AFNOR
La normalisation volontaire européenne (les normes EN) apporte depuis 35 ans une contribution majeure à la construction du marché unique européen en faisant disparaître les particularismes nationaux, grâce à un mécanisme élaboré de co-construction du consensus, et en proposant des règles du jeu claires et équitables pour toutes les entreprises, valables dans tous les pays de l’Union. Les trois acteurs principaux de cette réalisation sont l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni, par l’implication de leurs organismes de normalisation (respectivement le DIN, l’AFNOR et la BSI) et de celle de leurs acteurs économiques (les parties prenantes). C’est dire si l’échéance du Brexit au 1er janvier 2021 revêt une importance cruciale pour les normalisateurs européens : l’un des trois acteurs majeurs va changer de statut et probablement de stratégie dans un contexte de volonté d’autonomie de son pays vis-à-vis de l’UE ! Or, la normalisation volontaire irrigue tous les secteurs d’activité de nos économies ; celles-ci sont très interdépendantes et le marché européen est crucial pour le Royaume-Uni, comme l’est celui-ci pour beaucoup de nos filières économiques. Celles-ci souhaitent donc conserver la plus grande unicité possible des référentiels, pendant que le gouvernement britannique insiste sur la nouvelle autonomie de son pays. Dans un exercice risqué d’anticipation, les auteurs de cet article vont indiquer comment les acteurs (français et autres) de la normalisation se préparent à gérer ces contradictions et comment sont anticipés les mois et années qui viennent, qui vont marquer le passage de la situation d’un mariage, souvent tumultueux, de plus de quatre décennies entre le Royaume-Uni et l’Union européenne, à des relations de bon voisinage.
« Singapour sur la Tamise » : le mirage s’évanouit
Par Michel PEREZ
Labex ReFi, Senior Fellow, NYU School of Law
Faire de l’Angleterre un nouveau et prospère « Singapour sur la Tamise » était le mythe fondateur soutenu en 2017 par les tenants du Brexit. Mais après quatre ans, le mirage s’est révélé coûteux en termes d’emplois et d’investissements. Les effets négatifs du Brexit s’ajoutent à ceux de la pandémie, et l’incertitude provenant de l’absence d’un accord avec les autorités européennes érode la confiance. Les relations entre le Royaume-Uni et l’Union européenne sont désormais régies par un système d’équivalences qui a remplacé celui du passeport. Mais le nouveau régime est complexe, exige des analyses approfondies et risque d’être soumis à des pressions. Il peut aussi aboutir à des résultats éphémères, chaque partie conservant en pratique un droit de veto. En l’absence au minimum d’un accord-cadre, on se trouvera alors dans un imbroglio réglementaire dont le détricotage restera problématique.
La situation de quelques secteurs du commerce et de l’industrie
UK higher education after Brexit
Par Ken MAYHEW
Oxford and Maastricht Universities
This article explores the likely impact of Brexit on UK higher education. Because negotiations between the UK and the EU remain inconclusive at the time of writing, much remains uncertain. There is likely to be a fall in the number of EU students studying in the UK. The loss will be concentrated in a limited number of universities and the financial consequences could well be mitigated by increasing numbers of foreign students from outside the EU. It is hoped that the UK will retain some access to EU research funds by obtaining associate status in the new framework programme. After the Brexit vote there was great concern that the UK would lose large numbers of academic staff from EU countries. Now that there is greater clarity about a new immigration policy, these fears have lessened somewhat. Threats on all these fronts remain but what is certain is that a sector which has thrived on its internationalism will feel diminished as it ceases to be a participant in European decision making about higher education and instead a client.
Le sens du take back control dans le secteur de l’énergie
Par Dominique AUVERLOT
Conseil général de l’environnement et du développement durable (CGEDD)
La volonté des citoyens britanniques, après la crise économique et financière de 2008, de reprendre le contrôle de leur vie, en s’affranchissant des contraintes européennes, a été au coeur du vote Leave. La mise en oeuvre dans le domaine de l’énergie du take back control qui en découle est confrontée à un véritable défi. Il s’agit en effet de tenter de préserver les acquis de la construction européenne (et ainsi de limiter the unwanted consequences of exiting the European Union ), tout en s’affranchissant des normes européennes et des arbitrages de la Cour de justice de l’Union européenne, et en évitant le rétablissement d’une frontière entre les deux Irlande. On ne peut que souhaiter que les dispositions retenues dans le cadre du Brexit permettent de maintenir les échanges d’électricité et de gaz, de construire de nouvelles lignes électriques transfrontalières et de préserver le commerce des matières nucléaires, en particulier des isotopes radioactifs utilisés à des fins médicales. Cependant, le Brexit ‒ la sortie de l’UE du Royaume-Uni ‒ n’est qu’une étape, seul l’avenir dira si les nouveaux liens ainsi construits entre le Royaume-Uni et l’UE ne seront qu’une succession de querelles, à l’image des négociations actuelles, ou vont permettre, dans une synergie « concurrentielle » positive bien comprise, à court terme, de relancer l’ambition climatique mondiale lors de la COP26 et, à plus long terme, d’adopter des réformes ‒ notamment celle des marchés de l’électricité ‒ positives pour l’économie du continent européen.
Le Brexit et les négociations sur la relation future entre le Royaume-Uni et l’Union européenne : quels enjeux et scénarios pour les industries automobiles britannique et européenne ?
Par Maria IANCULESCU
Directrice des affaires internationales du Comité des constructeurs français d’automobiles (CCFA)
et Marc MORTUREUX
Directeur général de la Plateforme de la filière automobile et mobilités (PFA)
Le vote en faveur du Brexit intervenu en juin 2016 a été un électrochoc pour beaucoup, notamment dans l’industrie automobile où l’on s’y attendait peut-être encore moins qu’ailleurs. Les bénéfices pour l’industrie britannique d’un accès à un marché intérieur de 27 partenaires semblaient évidents. Pourtant, les régions où des usines de constructeurs étrangers, notamment japonais, étaient installées, ont voté majoritairement contre le remain . Est-ce à dire qu’il y aurait pour l’industrie automobile britannique un bénéfice à la sortie de l’UE ? C’est peu probable. Quid des conséquences cette fois pour l’industrie automobile européenne ? Peut-on les espérer moins mauvaises ? Les auteurs s’attachent, à travers l’étude de quelques scénarios différents, à analyser les conséquences possibles des négociations actuelles du futur accord de libre-échange qui devrait régir les relations commerciales de la zone, notamment l’enjeu des règles d’origine préférentielle.
Le devenir de l’agriculture et de la pêche britanniques après le Brexit, la tentation d’un retour aux sources ?
Par François-Gilles LE THEULE
Membre du Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER)
Le Brexit conduit les Britanniques à accélérer l’évolution de leur politique agricole vers une politique environnementale et du bien-être animal, ce qui peut sembler précurseur en Europe. En revanche, la politique de la pêche reposant sur l’attribution de quotas, et les eaux britanniques étant parmi les plus poissonneuses d’Europe, le Brexit permet de rebattre les cartes et d’introduire une forme d’instabilité dans le monde européen de la pêche.
L’industrie financière
L’équivalence post-Brexit : un enjeu capital pour les services financiers
Par Georges UGEUX
Columbia Law School
Parmi les nombreux sujets de la négociation entre l’Union européenne et le Royaume-Uni, celui de l’équivalence réglementaire en matière de services financiers présente un enjeu considérable pour la relation entre les parties. Toutefois, les négociateurs britanniques ont dû admettre que ce droit unilatéral de l’Union européenne ne fasse pas partie de la négociation. C’est une procédure à laquelle tout pays à la recherche d’équivalence réglementaire avec l’Union européenne doit se soumettre. Cet article analyse les enjeux de cette réglementation et met en évidence les défis déterminant l’avenir des relations financières. Il tente d’établir des règles d’engagement pour éviter que les changements possibles de réglementation aient sur l’équivalence un impact qui perturberait la stabilité financière. Elles impliquent une relation de concertation mutuelle que le Royaume-Uni hésite à envisager.
Le secteur de l’assurance face au Brexit
Par Florence LUSTMAN
Présidente de la Fédération française de l’assurance
Le Royaume-Uni était jusqu’ici un marché d’assurance majeur au sein de l’UE, son départ aura donc des conséquences profondes sur le secteur. Les mesures les plus urgentes ont déjà été prises et l’assurance française est fin prête pour faire face à la sortie effective du pays de l’UE, le 31 décembre 2020. Les assureurs européens devront toutefois exiger une concurrence équitable avec leurs homologues britanniques dans les mois et les années à venir. C’est un enjeu clef pour garantir leur compétitivité, mais aussi la place de la France comme premier marché d’assurance dans l’Europe post-Brexit.
Les services financiers après le Brexit
Par Jean BEUNARDEAU
HSBC
La sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne met fin à la libre prestation des services financiers entre le Royaume-Uni et les États de l’Union et oblige donc au transfert d’un pan entier de l’activité de la place financière de Londres sur le territoire de l’Union. L’impact de premier tour est finalement assez modeste, relativement à la multitude des activités non liées à l’Europe de la place de Londres. La question est de savoir si la dynamique créée par cet impact peut changer les destins comparés de la place financière de Londres et de celles de l’Union. Les atouts et forces de chacun des pôles sont nombreux et la bataille de l’attractivité ne fait que commencer.
Quelques conséquences bancaires et financières du Brexit
Par Christian de BOISSIEU
Professeur émérite à l’Université de Paris I ‒ Panthéon-Sorbonne
Après moult péripéties, le Brexit est devenu effectif le 1er janvier 2021, au terme d’une année de période transitoire. Le divorce entre le Royaume-Uni et l’UE a déjà eu et va continuer à avoir des effets tant géopolitiques qu’économiques et sociaux, tant micro- que macro-économiques. L’objet de cet article est d’aborder quelques implications du Brexit en matière bancaire et financière. Certes, toutes les facettes de ce divorce historique, mettant un terme à un mariage compliqué depuis son début, sont liées entre elles. On pourrait évoquer les conséquences du Brexit pour la croissance et l’emploi des deux côtés de la Manche, pour le taux de change entre la livre sterling et l’euro, pour les flux d’investissements directs et d’investissements de portefeuille, etc. Ces sujets ont aussi une dimension financière, mais ils ne seront pas abordés ici. Cet article jette un éclairage sur quatre impacts du Brexit : la perte du passeport européen, l’essor de la délégation dans la gestion d’actifs, la concurrence entre les chambres de compensation et, plus largement, la concurrence entre les places financières européennes.
Les échanges de données entre régulateurs après le Brexit
Par Nicolas VASSE
Directeur du département Ressources à l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF), à Paris
Après avoir présenté la structure de la régulation financière européenne ainsi que le paysage de l’échange des données entre régulateurs avant le départ du Royaume-Uni de l’Union européenne, nous traiterons dans cet article de l’impact du Brexit sur les échanges entre régulateurs. Étant entièrement régis par la réglementation financière de l’Union, les échanges systématiques et automatisés avec le Royaume-Uni ont été arrêtés le 31 décembre 2020 et remplacés par des protocoles d'accord ne permettant d’échanger des données que ponctuellement, limitant par la même occasion les moyens des régulateurs. En effet, les marchés de l’Union européenne et du Royaume-Uni resteront certes connectés dans les années à venir, mais ce ne sera que partiellement, réduisant d’autant la visibilité des régulateurs. Dans la dernière partie de ce document, nous présenterons donc le niveau d’intercorrélation des marchés avant le départ du Royaume-Uni, et exposerons les éléments menant à leur séparation à la suite du Brexit.
