Mai 2016

sommaire

Réalités industrielles

Former pour l'inconnu

Numéro complet
Ce numéro a été coordonné
par Marie-Josèphe Carrieu-Costa

Editorial

Par Pierre Couveinhes
Rédacteur en chef des Annales des Mines

Introduction

Par Marie-Josèphe Carrieu-Costa
Amble - Consultants

Visions d'avenir pour l'éducation

Comprendre et gérer la transition éducative

Par Philippe JAMET et Frédérique VINCENT
Institut Mines Télécom

Face aux évolutions de l’économie et de la société, le mot « disruption » est aujourd’hui sur toutes les lèvres. Les paradigmes traditionnels régissant l’organisation des entreprises et la création de valeur sont bouleversés par l’invasion du fait numérique, tandis que les déterminants du progrès et du bien-être sont questionnés par l’exigence du développement durable. Les sociétés sont, quant à elles, confrontées aux enjeux de la globalisation et de la diversité. Les systèmes éducatifs supérieurs semblaient jusqu’à présent assez peu impactés par ces tendances : en dépit des innovations de la pédagogie à distance, dont les MOOCs offrent l’illustration la plus récente, les bancs des universités et des écoles demeurent bien garnis, et la pression concurrentielle, exacerbée par les classements internationaux, a laissé relativement indemnes des institutions universitaires encore solidement assises sur leurs clientèles traditionnelles. L’organisation de l’enseignement universitaire telle que nous la connaissons semble avoir encore de beaux jours devant elle. Mais cette impression est peut-être trompeuse : certaines transitions majeures déjà perceptibles [1] pourraient survenir dans un contexte qui leur est devenu favorable. Nous faisons aujourd’hui le constat de l’existence d’un risque de décalage croissant entre, d’une part, l’organisation des formations supérieures et, d’autre part, les pressions du marché qui s’exercent sur elles aussi bien aux niveaux de la demande et de l’offre qu’à celui de leurs modèles économiques. S’il veut pouvoir surmonter ces menaces potentielles, le système des formations supérieures doit se régénérer, tant par des changements de paradigmes que par des innovations pédagogiques.

La formation : une dynamique collective pour l'industrie

Par Isabelle MARTIN
Secrétaire confédérale de la CFDT en charge des politiques industrielles et de la recherche

Les mutations économiques, technologiques et sociétales actuellement à l’œuvre s’accompagnent d’une profonde évolution des métiers, se traduisant certes par des destructions d’emplois, mais aussi par des créations. Des études réalisées par le Conseil national de l’Industrie, il ressort que ce qui est en cause, ce n’est pas d’abord le système de formation initiale et continue, mais l’absence d’une vision stratégique et partagée des besoins à moyen terme de l’industrie en emplois, en compétences, en métiers, en savoir-faire et en matière de recrutement. Il importe donc qu’au sein d’instances de concertation ad hoc (Conseil national de l’Industrie, Alliance Industrie du Futur…), toutes les parties prenantes (pouvoirs publics, acteurs industriels, salariés et leurs représentants…) se mobilisent afin de replacer la formation nationale et continue au cœur d’une ambition nationale de reconquête industrielle et d’identifier les leviers d’une politique transversale de renouveau des compétences industrielles en France, qui soit à la hauteur des enjeux (priorités des comités stratégiques de filière, plan Industrie du futur, solutions industrielles de la Nouvelle France industrielle, stratégie numérique, etc.). Une démarche d’anticipation et de partage stratégique qui doit contribuer à la compétitivité de long terme de l’industrie, au développement des activités et de l’emploi, et permettre des parcours et des transitions professionnels réussis.

Les STEM jobs (métiers scientifiques et technologiques) et le développement de l’industrie

Par Christian MARGARIA et Bruno VERLON
Conseil général de l’Économie

Les sciences et technologies de l’ingénieur jouent à l’évidence un rôle clef dans la compétitivité des pays développés. Les questions de l’adéquation des compétences acquises par les diplômés aux attentes des entreprises et de celle des effectifs de diplômés justifiant d’un niveau de qualification donné aux besoins de recrutement d’un secteur d’activité donné sont en effet cruciales. En France, toutes les statistiques le montrent, il n’y a pas globalement, à court terme, de risque de pénurie de techniciens et d’ingénieurs. Par contre, les recrutements sont sous tension dans certains secteurs et à moyen et long terme notre pays risque fort de ne disposer que d’une très faible fraction du vivier mondial des talents. Le monde de l’entreprise souffre par ailleurs d’un déficit d’information auprès des jeunes : il est essentiel de généraliser les contacts entre le système éducatif et les filières industrielles pour que celles-ci puissent à nouveau « faire rêver ».

Former pour l'avenir : le rôle joué par le programme Erasmus+

Par Elena TEGOVSKA
Direction générale Éducation et Culture, Commission européenne

À travers les différentes actions qu’il propose, le programme européen Erasmus+ influence directement notre société européenne, ses étudiants, ses institutions d'enseignement supérieur et ses entreprises. S'appuyant sur les priorités politiques telles que définies dans la stratégie de modernisation des systèmes d'enseignement supérieur en Europe, Erasmus+ soutient les établissements d'enseignement supérieur (EES) en les aidant à définir et à développer des formations qui correspondent aux besoins économiques et sociétaux de demain. En participant à des projets de coopération avec des entreprises ou avec des partenaires internationaux, les universités européennes se modernisent, élargissent leur offre et s'adaptent aux nouveaux besoins de la société, s'assurant ainsi de proposer des formations qui soient attrayantes à la fois pour leurs étudiants et pour les employeurs. Erasmus+ influence également la vie de milliers d'étudiants qui partent à l’étranger pour effectuer une partie de leurs études. Cela leur permet non seulement d'améliorer leurs compétences en langues étrangères et de développer une plus grande conscience interculturelle, mais également d’acquérir des compétences transversales recherchées par plus de 90 % des entreprises, comme la capacité à s'adapter rapidement aux changements et aux situations nouvelles, à résoudre des problèmes, à travailler en équipe, à faire preuve d’esprit critique et à communiquer de manière plus efficace (1). (1) Facts and figures 2013/2014 : http://ec.europa.eu/education/ library/statistics/erasmus-plus-facts-figures_en.pdf

Science vs humanités : changer de modèle et de perception

Par Alexandre MOATTI
Ingénieur en chef des Mines, chercheur associé à l’Université Paris-Diderot

La place centrale de la sélection par la science, épine dorsale de notre enseignement depuis Jules Ferry, est un schéma à reconsidérer, notamment dans le milieu des élites issues des grandes écoles qu’il a formées : à l’heure où près de 80 % d’une classe d’âge obtient le baccalauréat, le sujet n’est plus celui de la sélection – en particulier par la science –, qui laisse beaucoup trop d’élèves au bord de la route. Le sujet, aujourd’hui bien connu, est la constitution d’un socle de connaissances communes. Les humanités (notamment l’histoire et la culture générale), qui souffrent d’une grave carence dans le secondaire et le supérieur, doivent constituer une part essentielle de ce socle. Dotées elles aussi d’une forme de méthodologie scientifique, elles permettent de former des esprits plus cultivés, plus créatifs, dans un monde du travail toujours plus complexe. De surcroît, le socle de connaissances d’une culture générale commune est aussi celui d’un « vivre ensemble ». Il faut aller jusqu’au bout du changement de paradigme en cours et en analyser aussi bien les racines que les conséquences. * L’auteur s’exprime ici à titre personnel, indépendamment des organisations auxquelles il appartient.

La prospective : de l’anticipation à la préparation à l’avenir

Par Pierre PAPON
Physicien, professeur honoraire de physique thermique à l'École supérieure de physique et chimie industrielles de Paris (ESPCI)

La prospective a pour objectif d’éclairer l’avenir en proposant des scénarios réalistes et en tentant d’anticiper d’éventuelles ruptures. S’agissant de science et de technologie, elle fait des conjectures sur des changements possibles de paradigmes, elle identifie des voies prometteuses et elle fait des hypothèses sur l’incidence sociale et économique du progrès scientifique et technique. Dans cet article, nous ferons le point sur les méthodes de la prospective des sciences et des techniques, et nous mettrons en évidence ses succès et ses échecs. La démarche prospective est un outil qui permet d’élaborer des stratégies : elle devrait trouver une place dans la formation des ingénieurs, des scientifiques et, plus généralement, des gestionnaires.

Quelques effets de la révolution numérique dans le domaine éducatif

L'enseignement en ligne suscite une soif nouvelle de connaissance

Par Gilles DOWEK
Chercheur à l’Inria et enseignant à l'École normale supérieure de Cachan

Le développement de l'enseignement en ligne participe d'un vaste mouvement de partage des connaissances, qui traverse nos sociétés. En redonnant une nouvelle vie aux idées d'enseignement à distance, d'enseignement assisté par ordinateur et d'éducation mutuelle, l'enseignement en ligne participe à un renouvellement de l'enseignement, à la fois dans ses méthodes et dans sa temporalité.

FUN, une plateforme de MOOCs au service des établissements d’enseignement supérieur

Par Catherine MONGENET
Professeur d’université

Arrivés des États-Unis en 2012, les MOOCs (Massive Online Course, ou Cours en Ligne Ouvert Massif, CLOM) ont, dès 2013, suscité un fort intérêt en France. Cet intérêt se situe dans un contexte plus large, celui de la transformation numérique de l’enseignement supérieur. Soucieux d’accompagner cette transformation, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a défini, la même année, sa stratégie numérique, dont l’une des actions est la mise en place d’une plateforme de MOOCs pour les établissements de l’enseignement supérieur et de la recherche (ESR). Cette plateforme, baptisée FUN (France Université Numérique), a vu le jour en octobre 2013. Elle a rapidement rencontré un succès tant auprès des établissements qui ont hébergé un nombre grandissant de MOOCs sur la plateforme, qu’auprès des apprenants, qui se sont inscrits en nombre. Ce succès a conduit le ministère à transférer le projet FUN aux institutions mobilisées autour du projet dans le cadre d’une structure publique indépendante, le groupement d’intérêt public (GIP) FUN-MOOC. Dans cet article, nous présenterons le projet, sa genèse et ses évolutions, ainsi que les perspectives de son développement.

De Lausanne à Yaoundé : l’aventure des MOOCs Pratiques et recherche sur les MOOCs, à Lausanne et en Afrique francophone

Par Dimitrios NOUKAKIS, Gérard ESCHER et Patrick AEBISCHER
École polytechnique fédérale de Lausanne

La révolution digitale transforme les universités. Les cours massifs en ligne (MOOCs) ouverts, gratuits et produits par les meilleures universités en sont une expression majeure. Nous rendons compte ici d’un programme original de MOOCs déployés en Afrique et coproduits en partie par l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) et des partenaires universitaires africains. En deux ans, 54 000 inscriptions nous sont parvenues de résidents d’Afrique, parmi lesquelles 17 000 ont réellement été actives, émanant pour les deux tiers de jeunes en formation, et pour un tiers d’adultes en formation continue. Au travers d’une meilleure acquisition de compétences par une plus large base d’apprenants, notre programme MOOCs pour l’Afrique - en collaboration avec les partenaires académiques du continent africain - vise à combler le manque de personnels qualifiés dans des domaines clés pour les économies émergentes.

Enseigner et apprendre autrement

Éducation et développement cognitif de l'enfant

Par Olivier HOUDÉ
Professeur de psychologie à l’Université Sorbonne Paris Cité (USPC), directeur du LaPsyDÉ, UMR CNRS 8240

À l’école, depuis toujours, on apprend surtout par la répétition, la pratique et l’automatisation. C’est très bien, mais le cerveau des élèves doit aussi apprendre à raisonner par le schéma inverse : c’est-à-dire inhiber ses automatismes cognitifs habituels ou « heuristiques ». Il serait donc très utile de développer une pédagogie du cortex préfrontal, cette région située à l'avant du cerveau et qui sous-tend l’exercice de cette capacité d’inhibition. En voici quelques exemples à propos du raisonnement, de l’arithmétique, de l’orthographe, de la lecture ou de tâches logico-mathématiques de Piaget aujourd’hui revisitées.

Plaidoyer pour l’école primaire et l’apprentissage

Par Thierry WEIL
Professeur à Mines Paris Tech

La France dépense beaucoup pour l’éducation, mais le niveau scolaire de ses élèves de 15 ans est médiocre, les décrocheurs sont nombreux, les entreprises ne trouvent pas les personnes qualifiées qu’elles voudraient recruter. L’école française est une des plus inégalitaires au monde, le succès y dépend surtout du niveau culturel et économique des parents. Si les inégalités sont patentes dès le collège, c’est à l’école primaire qu’elles se forment et que l’on peut agir efficacement pour y remédier. Par ailleurs, le système scolaire privilégie les savoirs abstraits et dévalorise de ce fait les élèves qui pourraient s’épanouir si les enseignants montraient plus de considération pour les intelligences pratiques, les formations professionnelles et la transmission individualisée que permet l’apprentissage.

L’artisanat augmenté Conceptions, enseignements et pratiques d’un art numérique appliqué aux métiers de l’artisanat

Par Bruno MONPÈRE
Directeur de la Chambre des Métiers et de l’Artisanat du Tarn-et-Garonne Cellule de recherche @artisanumerique

Les questions de l’avenir des métiers de l’artisanat, de la patrimonialisation des savoir-faire, ainsi que de la modélisation de nouveaux vecteurs de transmission et d’apprentissage se posent alors que les technologies numériques connaissent un essor certain. Divers mouvements se développent au carrefour du « savoir » et du « faire » : makers, néo-artisanat, art numérique, design et artisanat… La cellule « Artisan numérique » de la Chambre des métiers de Tarn-et-Garonne a développé divers programmes : formations « artisanat et fabrication additive » ; cycle de licence interdisciplinaire « Design et métiers » en partenariat avec l’Institut « Arts appliqués » de l’Université Toulouse 2 ; constitution d’un « Répertoire numérique du geste artisanal ».

Faire pour inventer l’avenir : une utopie concrète ?

Par Rafaële COSTE LARTIGOU
Inspectrice de l’Éducation nationale chargée de l’information et de l’orientation dans l’académie de Versailles

et Emmanuelle REILLE-BAUDRIN
Chercheur au CRTD-Cnam et directrice d’un centre d’information et d’orientation (académie de Créteil)

Des résultats d’une recherche fondée sur l’analyse de l’activité dans un espace de coworking jusqu’au développement d’espaces innovants dans l’école, nous interrogerons la fonction du faire : faire un travail dans l’univers professionnel et faire pour inventer et apprendre dans l’univers scolaire. Centrée sur l’activité dans ses formes nouvelles et ses transformations à venir, cette contribution envisagera le développement de l’agir comme un puissant moyen d’avenir. Changement de paradigme, transformation des organisations, invention pédagogique s’envisagent ici dans une dimension collaborative et participative. Faire pour inventer l’avenir : une utopie concrète ? Une voie de formation en devenir ?

Comment approfondir les relations entre l'école et l'entreprise pour préparer les jeunes aux réalités économiques de demain ?

Par Christiane DEMONTÈS
Directrice de Centre d’Information et d’Orientation

Jamais autant qu'aujourd'hui, l'avenir des métiers et du monde économique n'a paru aussi illisible. Et pourtant, chaque année, des jeunes scolarisés, des étudiants font des choix d'orientation scolaire et professionnelle. Dans ce contexte, comment préparer les jeunes à entrer dans la vie professionnelle en les dotant des compétences, des savoir-faire et des savoir-être nécessaires à leur réussite ? Le rapport que j'ai rédigé pour le ministère de l'Éducation nationale et rendu en octobre 2015, insiste sur le nécessaire renforcement de la relation école/entreprise et l'institutionnalisation de celle-ci pour préparer l'avenir professionnel des jeunes générations. En s'appuyant sur les expériences positives et leur généralisation, l'Éducation nationale et le monde économique peuvent relever ce défi.

Former pour l’inconnu : le rôle de la prospective

Par Thierry GAUDIN
Président de Prospective 2100

et Anne-Marie BOUTIN
Présidente de l’APCI

Le rôle de l’enseignement n’est pas de perpétuer la civilisation existante, il est de préparer à la société de la seconde moitié du XXIe siècle. Ce que l’on peut en anticiper laisse entrevoir des transformations d’une ampleur telle que ses fondements mêmes devront être reconstruits dans la perspective d’un nouvel art de vivre.

Hors dossier

Deux cents ans de métallurgie à l’École des Mines de Saint-Étienne

Par Michel DARRIEULAT
Ingénieur général des Mines honoraire

Il y a de cela deux cents ans que l’École des Mineurs, devenue par la suite l’École des Mines, a été créée à Saint-Étienne. La métallurgie y fut tout de suite à l’honneur, en raison sans doute de la tradition armurière et charbonnière de la ville. Cet article retracera l’évolution du travail des métallurgistes de l’École depuis sa fondation. Au début, il s’agissait de prendre l’initiative industrielle et d’imiter ce qui se faisait déjà en Angleterre : fabriquer de l’acier au creuset, du fer puddlé. Puis vint le temps où les professeurs de l’École intervenaient en tant qu’experts auprès des entreprises, diffusant des savoir-faire largement empiriques. À l’aube de la métallurgie scientifique, il fallut créer de toutes pièces des appareils de mesure. Ensuite, ce fut la course à la pureté et à l’amélioration des performances des alliages… Aujourd’hui, la créativité en matière de matériaux est la qualité la plus appréciée chez les chercheurs. Pour les pièces métalliques, les exigences d’allègement, de sécurité et les conditions extrêmes de fonctionnement sont autant de défis que les métallurgistes doivent relever. La fabrication additive permet de créer des pièces aux formes inédites. Et aujourd’hui, ce sont les propriétés psycho-sensorielles des matériaux qui sont prises en considération. Les chercheurs stéphanois s’emploient à faire preuve de toujours plus de créativité et d’originalité, dans une communauté scientifique élargie aux dimensions de la planète.

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