Septembre 2014
sommaire
Gérer & Comprendre
L’ethnographie dans l’entreprise
N° 117
Editorial
Par Pascal LEFEBVRE
Editorialiste
Introduction : Ethnographie dans l’entreprise
Par Michel VILLETTE
Professeur de sociologie à Agro-ParisTech et chercheur au Centre Maurice Halbwachs (ENS/EHESS/CNRS)
« Les gens ne font généralement pas ce qu’ils disent qu’ils font, mais autre chose. Par conséquent, il faut être là et regarder pour savoir ce qu’ils font. » (Bronislaw Kaspar Malinowski (1), Argonauts of the Wertern Pacific, 1922).
Mise en scène de la mise en nombres : ethnographie d’un comité de risque pays
Par Nicolas MEUNIER
Doctorant, LAMES (Université d’Aix Marseille, UMR 7305)
Une transaction financière ne naît pas du néant. C’est une décision résultant à la fois d'une discussion entre des individus aux intérêts parfois divergents constituant des institutions financières et de procédures organisées au sein desdites institutions. Au cœur de ce processus, la « note pays » permet de mesurer/résumer la santé économique d'un pays à l'occasion d'un comité examinant les limites des engagements financiers de l’institution dans ce pays. C'est l'utilisation de cette note, dans ces comités, que le présent article veut mettre en scène pour amener le lecteur à comprendre qu'une note sert à un triple niveau : elle mesure un objet complexe, certes, mais elle participe également à la création de conventions entre les parties prenantes qui y recourent et, enfin, elle a une fonction « procédurale » en étant à la fois le lieu d'expression de conflits et de négociations, l’outil permettant la constitution d'une dynamique commune entre ses utilisateurs et un moyen de partager des responsabilités. (1) Cet article s’appuie sur une contribution présentée aux journées doctorales « Ethnographie en entreprise » organisées au Centre Maurice Halbwachs en avril 2013. L’auteur tient à remercier les personnes présentes à ces journées, et notamment les organisateurs, ainsi que les relecteurs pour leurs remarques et leurs encouragements qu’ils lui ont prodigués lors de la soumission de cet article à la revue (l’auteur reste bien évidemment seul responsable des erreurs et des omissions qui pourraient émailler l’article).
L’art du négoce : un regard ethnographique sur le management de proximité en hypermarché
Par Mathieu HOCQUELET
Post-doctorant EHESS au Centre Maurice Halbwachs, chercheur associé au Centre Pierre Naville (Université d’Evry)
En dépit de la multiplication des formes de contrôle externe en matière de gestion au plus juste des marchandises et de la clientèle, les managers de rayon jouent aujourd’hui encore un rôle essentiel dans l’organisation au quotidien du travail. Les restructurations survenues ces deux dernières décennies au sein des entreprises de la grande distribution ont contribué à transformer les modalités d’exercice de l’encadrement au sein des hypermarchés. Les innovations techniques et organisationnelles majeures (informatisation et gestion intégrée des marchandises et de la main d’œuvre, centralisation des données, supply chain) qu’a connu ce secteur ont en effet conduit à l’enfermement progressif de l’organisation du magasin sur elle-même. Soumis à de fortes injonctions institutionnelles, les managers sont contraints à prendre davantage de risques et à en faire également prendre aux employés.
Vendre la carte du magasin : introduction au marquage social de l’argent dématérialisé
Par Hélène DUCOURANT
Maître de conférences à l’Université Paris Est Marne-La Vallée
En décrivant finement le déroulement des ventes de cartes magasin qui s’opèrent dans les hypermarchés, l'article en dévoile les conditions techniques, organisationnelles et interactionnelles, ainsi que les effets d'homologie des habitus entre vendeuses et clientes qui favorisent la vente desdites cartes. Au-delà, il donne à voir un moment d'apprentissage de l'utilisation de l'argent dématérialisé.
L’impact des rémunérations variables : observations sur le vif dans l’industrie financière
Par Olivier STUL
Doctorant au centre Maurice Halbwachs de l’EHESS/ENS et enseignant à l’ESSEC
Quels effets peuvent avoir de fortes hausses de la rémunération variable tant pour la personne qui en bénéficie que pour ses collègues ? Qu'estce qui change dans son attitude et dans ses interactions avec les autres ? Sur la base de la littérature académique et de nos observations (dans l'environnement financier, entre 1990 et 2012), nous analysons les impacts du renforcement de la part de la rémunération variable. Ce type de récompense est considéré comme efficace dans les entreprises pour obtenir des résultats ciblés, comme la rétention de certains salariés ou l'attraction de nouveaux talents. La littérature est plus ambivalente quant à ses effets, et beaucoup de résultats publiés, qui reposent sur des études statistiques et des comparaisons chiffrées, divergent dans leurs conclusions. Nous apportons donc plutôt des observations choisies dans la vie quotidienne, qui montrent les transformations induites dans la conduite de salariés.
La « technique » comme activité ou comme représentation partagée : une ethnographie de la R&D dans une entreprise aéronautique
Par Hadrien COUTANT
Doctorant au Centre de Sociologie des Organisations/Sciences Po
Tout comme dans le cas de l’étude d’une tribu lointaine, se faire accepter au sein d’une division de R&D d’un groupe de haute technologie requiert le long apprentissage d’un langage, de représentations et d’implicites partagés. Dans ce monde d’ingénieurs, la « technique » apparaît à l’ethnographe comme un langage en même temps que l’élément clé du lien social. En se l’appropriant, en le confrontant aux pratiques et aux carrières des ingénieurs de développement, l’ethnologue s’aperçoit que la « technique », omniprésente dans les discours, est un objet fuyant tant dans le travail que dans les trajectoires individuelles. À la fois individuelle et collective, activité productive et facteur d’intégration sociale articulant une profession, une entreprise et un groupe projet, la « technique » est l’élément central de l’imaginaire des ingénieurs de développement.
Réduire les coûts de la fonction RH ? Ethnographie de la mise en place d’un centre de services partagés RH dans une multinationale
Par Nathalie MÉRAI
Doctorante, EHESS
Cet article (qui est extrait d’une thèse en cours) décrit et s’interroge sur les conditions de réussite d’une réorganisation de la fonction « Personnel » dans un groupe international. L’objectif de cette réorganisation est de réduire les coûts d’administration du personnel grâce à la mise en place d’un Centre de Services Partagés en charge de la paie et de la gestion administrative du personnel. La doctorante est cadre dans les services du personnel de l’entreprise étudiée. Son enquête de type ethnographique s’appuie sur le corpus des documents en usage dans l’entreprise. La narration des étapes de ce changement permet de voir comment une décision inspirée par des consultants internationaux est supposée réduire rapidement les coûts. L’analyse met en évidence les difficultés et les embarras qu’entraîne la mise en œuvre du modèle préconisé, les formes d’adaptation développées par les acteurs sur le terrain et les diverses tentatives de créer un nouvel équilibre organisationnel viable.
« Est-ce que je peux vous challenger un petit peu ? » : transmission de connaissances et règles de sociabilité managériales
Par Benoit GAUTIER
Doctorant en Sociologie
Ce texte montre des cadres de différentes entreprises, des académiques et des consultants réunis pour produire ces biens très spécifiques que sont les « études de cas ». C’est la rencontre de deux éléments qui permet la production de cas : d’une part, l’histoire qu’ont préparée certains des cadres pour présenter une pratique managériale et, d’autre part, la réaction de l’assemblée suite à l’exposé de cette histoire. En se faisant questionner, les exposants sont invités à « montrer davantage », à laisser entrevoir « l’envers du décor ». Ce sont ces informations « croustillantes » qui déterminent le poids argumentaire du cas dans une discussion, et donc sa valeur pour des participants qui pourront l’utiliser ultérieurement. Tout l’enjeu de l’exercice est d’en voir le plus possible en évitant de poser des questions trop dérangeantes, ce qui rendrait le cas incommunicable et inutilisable, d’où l’importance accordée au respect des règles de fonctionnement du collectif. (1) Ce texte a bénéficié de discussions au sein de l’IDHE Nanterre, du colloque « Ethnographie en entreprise » à l’ENS et de deux relecteurs de G&C. Merci à ceux qui se reconnaîtront en tant que contributeurs. Mes excuses à ceux qui estimeront que je ne les ai pas entendus ou mal compris.
Les agents généraux d’assurances spécialisés, des entrepreneurs sous contraintes
Par Luca BARTOLOMEI
Il s’agit d’un nom d’emprunt, l’auteur de cet article ayant préféré garder l’anonymat
Cet article porte sur le parcours d’installation d’un agent général d’assurances spécialisé dans la commercialisation de solutions de prévoyance et de gestion de patrimoine (1). À travers son témoignage, on apprend comment la compagnie recrute et forme ses agents, et comment elle parvient à les fidéliser malgré les difficultés et les déceptions. En dépit d’une situation financière souvent décevante cinq ans après leur installation, près d’un tiers des personnes recrutées par la compagnie persistent dans leur entreprise. Cette persistance dans l'engagement est difficile à justifier du strict point de vue de la rationalité économique. Elle appelle d'autres explications qui permettent de comprendre pourquoi les agents généraux poursuivent une carrière bien moins attrayante que celle escomptée.
Mosaïque
À quoi sert un économiste ? Enquête sur les nouvelles technologies de gouvernement
À propos du livre de Mariana Heredia, « À quoi sert un économiste ? Enquête sur les nouvelles technologies de gouvernement », Éditions de La Découverte, Collection « Les Empêcheurs de penser en rond », 180 pages
Par Alain Max GUÉNETTE
HEG - Haute école de gestion Arc, Neuchâtel
